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3 février 2026Pendant des semaines, je roule à travers des terres hostiles. Ici, la Patagonie se fait austère : quelques arbustes rabougris, une route interminable, et le vent pour seul compagnon. Rien ne semble vouloir accrocher le regard, si ce n’est cette sensation de bout du monde, écrasante et monotone. Puis, au cœur de cette immensité rude, surgit une parenthèse inattendue, presque irréelle : la péninsule de Valdés.
Durant une semaine, je me plie au tempo lent de ses habitants. Dès le mois de mai, les baleines franches australes commencent à gagner ces eaux calmes, mais c’est au printemps austral, en septembre et octobre, que la vie y est la plus foisonnante. Les dernières silhouettes disparaissent à l’horizon fin décembre. Ces colosses marins, longues de seize mètres et lourdes de cinquante-quatre tonnes, reviennent ici comme on revient à un refuge. Les femelles ne s’y rendent que tous les trois ans pour donner la vie ; les mâles, plus fidèles encore, y font escale chaque année.
À Puerto Pirámides, petit village accroché au Golfo Nuevo, je fais enfin face à cet animal hors du temps. Sur une frêle embarcation, j’attends, immobile. Au loin, une masse sombre perce brièvement la surface, puis s’efface. Le silence s’installe à nouveau. Soudain, tout près, un souffle éclate, un geyser d’eau et d’air : la mer s’anime. La baleine est là, à quelques mètres à peine. À ses côtés, son petit glisse, joue, disparaît sous son corps immense. La mère avance lentement, paisible, surgissant à la surface avant de replonger dans les profondeurs. Puis, dans une lenteur solennelle, elle offre sa queue au ciel et la maintient hors de l’eau, suspendant le temps. Le monde retient son souffle. Le moment est d’une beauté saisissante. Une fois encore, je me sens minuscule, bouleversé, ébloui.
Mais la péninsule ne se résume pas aux géantes des mers.
Au beau milieu de ce monde contrasté, se dressent les manchots de Magellan. Fidèles entre toutes les espèces, ils n’aiment qu’une seule femelle, qu’ils choisissent pour la vie. Lorsque l’un disparaît, l’autre, dit-on, se laisse doucement gagner par la tristesse, jusqu’à s’éteindre à son tour. Dans l’eau, ils glissent avec une grâce souveraine, silhouettes élégantes portées par les courants ; sur la terre, leur démarche gauche et vacillante trahit une fragilité touchante, prête à attendrir ceux qui les observent.
Les plages de la côte est, de Punta Norte à Punta Delgada, sont couvertes d’éléphants de mer assoupis, masses lourdes et luisantes, échouées comme des rochers vivants. Parfois, deux mâles s’affrontent dans des combats brutaux, jamais mortels, mais gravés de cicatrices profondes. Ces luttes sont le prix à payer pour régner sur un harem pouvant compter jusqu’à quatre-vingts femelles.
Les jours passent, et je m’abandonne à la contemplation de cette nature intacte. Des guanacos me fixent de leurs yeux calmes tandis que je traverse leur territoire. Les lièvres patagoniques jaillissent soudain, bondissant comme des kangourous. Les nandous, petites autruches nerveuses, affolées, fuient à mon approche..
Dans cet univers âpre, battu par des vents incessants, cette terre nue où l’homme semble de trop et où les animaux règnent en maîtres, un cycliste est passé. Fatigué, sali, le visage buriné par les éléments, épuisé par des forces qui semblaient conspirer contre lui. Mais émerveillé. Profondément émerveillé. Et heureux, simplement heureux, d’avoir croisé le regard ancien des baleines.















