
Réapparition d’une cité immergée, (Argentine, juin 2022).
2 novembre 2025
Pour le regard ancien d’une baleine.
28 janvier 2026D’une superficie équivalente à celle de la Grèce, le Pantanal est une vaste zone périodiquement inondée, située à l’ouest du Brésil, aux confins de la Bolivie et du Paraguay. Rivières poissonneuses, végétation foisonnante composent un écosystème d’une richesse exceptionnelle. C’est cet immense sanctuaire du vivant que je découvre au rythme lent de mes coups de pédale, tandis que la sueur ruisselle inlassablement sur mon visage.
Je me dirige d’abord vers Corumbá, à la frontière bolivienne. Un détour administratif m’impose en effet un passage dans le pays voisin afin de régulariser la durée de mon séjour au Brésil.
Ce qui marque le plus ces premiers jours dans le Pantanal, c’est ma consommation d’eau démesurée. Je rêve d’une eau fraîche et limpide, mais dois me contenter d’un liquide tiède au goût douteux, prélevé dans des réservoirs de fortune, au hasard des rares habitations croisées. Impossible d’enchaîner cinq kilomètres sans m’arrêter pour boire quelques gorgées. À peine reparti, la soif revient, tenace, presque douloureuse.
La chaleur écrase tout. Même les animaux se dissimulent. La sagesse voudrait que je fasse de même, mais je continue, exposé, vulnérable. Les seules présences visibles sont celles qui ont perdu le combat. Sur le bord de la route, des corps figés : tatous, quatis, cachorro-do-mato, et même un caïman. Tous ont approché d’un peu trop près la trajectoire d’un véhicule lancé trop vite. Ici, la route ne pardonne rien. Ni aux bêtes, ni aux hommes.
Je longe ensuite le fleuve Paraguay à la recherche d’un bateau pour Porto Jofre, point de départ de la mythique Transpantaneira. Un pêcheur m’indique une embarcation vieillissante, apparemment la seule à assurer ce trajet.
J’attends des heures. Quand le propriétaire arrive enfin, son regard est dur, ses mots comptés. Il m’annonce le prix, le jour, l’heure. Puis, comme une évidence :
« Trois jours de voyage… si Dieu le veut. »
Je regarde alors le bateau autrement. Le bois usé, le moteur fatigué. Rien ici n’est certain. Pourtant, je repars rassuré : j’ai trouvé un passage.
Nous remontons les fleuves Paraguay puis Cuiabá. Trois jours à bord de la Lancha Raisa, qui ravitaille des familles vivant hors du temps, accrochées aux rives. Le fleuve est leur unique route. À bord, un homme silencieux, lourdement chargé. Un chasseur de caïmans, sans doute. Nous le déposons loin en amont, seul, avec son matériel. Lorsqu’il disparaît dans la végétation, je comprends à quel point cette terre impose ses propres règles.
À Porto Jofre, je découvre la fragilité de tout projet. Une pluie brève, violente, suffit à transformer les pistes en pièges. Je reste bloqué une journée entière. Puis le vent sèche enfin la boue, et je m’élance sur la Transpantaneira : 145 kilomètres de piste, 125 ponts de bois, certains à peine debout. Il suffit qu’un seul cède pour que tout s’arrête.
Sous ces passerelles branlantes, les caïmans attendent. Des millions, dit-on. Leurs silhouettes immobiles confondent l’eau et la boue. Parfois, l’un d’eux somnole en plein milieu de la piste. Je descends du vélo, fais du bruit, le cœur serré, pour le forcer à s’écarter. Ici, chaque passage est une négociation.
À l’aube et au crépuscule, le Pantanal s’anime. Cris, sifflements, battements d’ailes. Mais à midi, tout se fige. La chaleur chasse la vie sous terre, sous l’eau, sous les feuilles.
Un matin, au réveil, je comprends trop tard mon erreur. En sortant la tête de la tente, je découvre tout autour de moi des caïmans étendus, immobiles, si proches que je pourrais presque les toucher. Le moindre geste brusque serait une provocation. Je reste figé, le souffle court. Lentement, centimètre par centimètre, je me glisse hors de la tente sans quitter des yeux les formes les plus proches. Puis je frappe le sol, fais du bruit, assez pour les faire glisser vers la rivière. Ce n’est qu’alors que je peux démonter le camp, les mains tremblantes.
La sortie de la Transpantaneira ne m’offre aucun répit. Entre Poconé et Cuiabá, une voiture surgit à pleine vitesse. Je n’ai pas le temps de freiner. Un coup de volant brutal, le souffle du véhicule, une sacoche frôlée, puis la voiture zigzague avant de s’immobiliser dans le talus opposé.
Le conducteur en sort, livide. Il me serre contre lui, répète sans cesse :
« Dieu nous a sauvés… Dieu nous a sauvés. »
Il s’était endormi. Il ne s’est réveillé qu’à quelques mètres de moi.
Je reste seul sur la route, le cœur battant encore. Dans le Pantanal, la mort ne prévient pas. Elle attend. Et si, une fois de plus, la chance m’a souri, je sais désormais qu’elle ne doit jamais être tenue pour acquise.










