Haïti : chronique d’un naufrage humain (octobre 1999).
21 avril 2026
Haïti : chronique d’un naufrage humain (octobre 1999).
21 avril 2026

Lors de ma dernière journée sur le sol du Swaziland (aujourd’hui appelé Eswatini), une conversation s’engage autour du mariage. Un homme m’explique qu’ici, pour épouser une jeune fille, il faut offrir une douzaine de vaches à son père. Puis, avec le plus grand sérieux, il ajoute que si une fille tombe enceinte par mégarde, deux vaches supplémentaires sont nécessaires pour « récupérer » l’enfant.

Un peu plus loin, une bouchère me propose elle-même de l’épouser contre quinze vaches. Je lui réponds en riant que je ne paie qu’en vélos, mais qu’avant toute négociation il me faudrait connaître le taux de change entre la vache et la bicyclette…

C’est donc toujours célibataire que j’atteins la frontière mozambicaine. Là, je me fais cette fois ouvertement courtiser par la policière de service, ce qui, à vrai dire, simplifie grandement les formalités.

La diversité des scènes de vie qui défilent sous mes yeux m’immerge désormais pleinement dans l’Afrique profonde. Des femmes avancent avec une dignité silencieuse, portant sur leur tête de lourds bidons d’eau, des fagots de bois ou des bassines débordantes de linge lavé à la rivière. Des enfants en haillons courent au bord des pistes poussiéreuses. Puis mon regard se fige sur une adolescente qui ne semble pas avoir plus de treize ou quatorze ans et qui pourtant attend déjà un enfant. Peut-être a-t-elle été abusée… À cette pensée, un profond malaise me soulève le cœur.

Partout, des bâtiments abandonnés et des fermes en ruine témoignent d’un passé autrefois prospère. On devine derrière ces murs éventrés les traces d’une richesse disparue. La plupart des grands propriétaires ont fui lors de l’indépendance ou pendant la guerre civile. Quant aux terres redistribuées, elles l’ont été sans formation ni matériel, condamnées dès lors à une lente agonie.

Au cours d’une courte halte, Costa évoque les seize années de guerre civile qui ont ravagé le Mozambique et anéanti son économie. Lorsqu’il parle des tensions qui persistent encore dans le centre du pays, son inquiétude devient palpable.

Plus loin, j’aperçois trois enfants tirant et poussant une carriole chargée de lourds bidons d’eau. Cette corvée épuisante rythme leur quotidien. Ici, dès le plus jeune âge, chacun participe aux tâches de la maison.

Peu avant d’arriver à Boane, je m’arrête pour boire dans l’échoppe de Patrick, dont le prénom est peint en grandes lettres rouges au-dessus de la porte. Patrick est un réfugié rwandais. Après quatre années de guerre civile, il a fui son pays en 1994. Né d’un père hutu et d’une mère tutsie, il savait que son avenir ne tenait qu’à un fil. Plusieurs membres de sa famille ont d’ailleurs perdu la vie dans les massacres.

Lorsque je m’apprête à régler ma consommation, il insiste pour me l’offrir. Puis il sort de sa caisse un billet de cinq cents meticals, une douzaine d’euros et me le tend. Je refuse d’abord, mais il persiste avec un sourire lumineux, manifestement heureux d’accomplir ce geste. Son commerce d’alcool marche bien, m’assure-t-il, et il veut simplement m’aider dans ce voyage « qui ne doit pas être facile ».

J’en ai les larmes aux yeux.

Comment cet homme, qui vient de traverser l’horreur d’un pays où l’on s’entretuait à coups de machette, peut-il considérer qu’un voyage à vélo soit difficile ?

Comment lui expliquer que tout cela est dérisoire face à ce qu’il a vécu ? Que cette route est un choix, presque un luxe, une existence rêvée que rien ne m’impose ?

L’écrivain Julien Green a écrit : « Il y a autant de générosité à recevoir qu’à donner. » Sur le moment, cette phrase me paraît impossible à accepter. Pourtant, devant son insistance, sa bonté tranquille et sa joie d’offrir, je finis par céder.

Sur la route, il m’arrive souvent de recevoir de telles leçons de générosité. J’ai rencontré bien des êtres démunis qui donnaient sans rien attendre en retour. Chaque fois, ce geste né des profondeurs du cœur me bouleverse entièrement.

En franchissant le pont qui enjambe la rivière voisine, je distingue à peine les femmes qui lavent leur linge en contrebas. Mes pensées sont restées dans la boutique de Patrick.

À Boane, la vie déborde dans les rues. D’innombrables étals bordent la chaussée, tenus du lever du jour jusqu’à la nuit par des femmes infatigables. On y vend du poisson, des fruits, des légumes, mais aussi toutes sortes d’objets manufacturés venus de Chine. À la tombée du soir, des centaines de bougies illuminent le marché et donnent au lieu des airs de fête fragile.

Au milieu de cette foule circulent des vendeurs de recharges téléphoniques, drapés dans des chasubles aux couleurs criardes des compagnies de télécommunication, nouveaux prédateurs des temps modernes qui vident les maigres ressources des plus pauvres.

Je ne croise presque aucun Blanc dans ce capharnaüm vibrant. Je surveille chacun de mes pas ; mes yeux, contrairement à ceux des habitants, peinent à s’habituer à l’obscurité.

Soudain un individu met les pieds dans la fange. Cet homme, c’est moi ! Probablement le seul à qui cela soit arrivé ce soir-là.

Je m’installe ensuite dans une petite gargote bruyante où je partage quelques bières avec des inconnus. La conversation dérive vers les prochaines élections lorsqu’un homme m’avoue qu’il posait autrefois des mines antipersonnel durant la guerre civile.

« Trop d’innocents ont souffert », murmure-t-il.

À présent, il ne semble aspirer qu’à la paix. Il regrette sincèrement ce qu’il a fait et reconnaît avec amertume que, comme il le dit lui-même, « seuls les riches et les hauts responsables politiques s’en sont bien sortis ».

Puis j’atteins Maputo, où je me laisse peu à peu gagner par la douce torpeur qui flotte dans certains quartiers de la ville. Je flâne sans but, promenant mon ombre dans des rues aux noms hérités d’un rêve socialiste déchu : Vladimir Lenin, Mao Zedong, Karl Marx ou Friedrich Engels.

Des hommes et des femmes passent leurs journées sur les marchés ou à même les trottoirs pour gagner quelques meticals, aussitôt dépensés pour survivre jusqu’au lendemain. Des femmes grillent des noix de cajou dont l’odeur chaude et sucrée m’attire irrésistiblement. Parfois, je longe un restaurant plus élégant où la clientèle est presque exclusivement blanche, sans doute des expatriés.

En quittant Maputo, je dépasse de longues colonnes de pèlerins qui avancent à pied vers un sanctuaire proche de la frontière du Eswatini. Ils marchent lentement sous le soleil, portés par une foi silencieuse qui semble rendre leurs pas plus légers.

Puis, brusquement, tout se complique.

La piste que j’emprunte se couvre d’abord d’une fine pellicule de sable. Rien d’inquiétant. Mais, kilomètre après kilomètre, la couche s’épaissit jusqu’à engloutir les roues de mon vélo. Bientôt, il m’est impossible de continuer à rouler. Je descends et me mets à pousser la machine, tâche déjà pénible tant elle est lourde et chargée.

Très vite, pousser ne suffit plus. Mon vélo refuse d’avancer. Je m’acharne pourtant, arrachant quelques centimètres à cette matière molle et hostile. Je pousse, je tire, je me contorsionne dans tous les sens, tandis qu’une pluie de jurons s’élève dans l’air brûlant, un vocabulaire suffisamment riche pour que je vous épargne ici son inventaire complet.

Soudain, une douleur fulgurante me transperce le bas du dos, comme un coup de couteau.

Je reste figé.

Dès lors, je ne peux plus ni pousser ni tirer. Chaque mouvement devient une torture. La douleur m’inspire d’ailleurs une nouvelle salve d’injures que j’expédie rageusement dans le silence de la piste. Mais il faut bien me rendre à l’évidence : je suis bloqué.

Un véhicule finit par s’arrêter et me prend jusqu’au village suivant, non loin de la frontière. Là, un homme nommé Elias m’accueille. Il construit une auberge destinée aux touristes sud-africains venus passer quelques week-ends au bord de la mer, attirés par l’alcool bon marché et les plages voisines. Pour une somme modique, il m’installe dans un dortoir encore inachevé.

Commence alors une longue attente.

Aucune position ne m’apporte de répit. Assis, debout, couché : tout me fait souffrir. Je ne dors presque pas ; chaque mouvement arrache à mon corps des élancements si violents qu’ils me tirent parfois des cris involontaires.

Le quatrième jour pourtant, je perçois enfin une légère amélioration. Une infime accalmie, presque imperceptible, mais suffisante pour rallumer l’espoir. Je peux désormais dormir normalement et je comprends que ma guérison complète n’est plus qu’une question de temps.

Et puis, dans un endroit aussi paisible, apprendre la patience n’a finalement rien d’une épreuve. Bien au contraire.