
Confluences intérieures.
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30 avril 2026Voici un aperçu de mon passage en Haïti. Nous étions en 1999 ; depuis, la situation n’a cessé de se détériorer, jusqu’à sombrer aujourd’hui dans un chaos presque total, où les gangs imposent leur loi.
Les images sont toutes de vieilles diapositives.
À l’époque, j’écrivais ces lignes :
Au terme de ma traversée de Cuba, je poursuis ma route vers Haïti, où m’attend un tout autre visage du monde, un univers de détresse et de dénuement. Là où, à Cuba, les enfants vont à l’école, pratiquent des activités sportives et culturelles, je découvre en Haïti des enfants réduits à une forme d’esclavage, vivant dans une extrême pauvreté.
À mon arrivée à l’aéroport, un douanier affable me livre quelques indications sur le pays. À peine ai-je passé les portes que je saisis aussitôt que rien de ce qui m’attend ne ressemble à ce que j’ai connu jusque-là. La route reliant l’aéroport au centre de Port-au-Prince, véritable gouffre financier, semble n’avoir jamais existé. Elle n’est qu’une succession de mares boueuses, comme si l’argent s’était évaporé ailleurs. Le long de ce trajet chaotique, des silhouettes accroupies proposent, dans des paniers posés à même le sol, les mêmes objets dérisoires : savon, bonbons, cigarettes… Une répétition monotone, presque absurde.
Des véhicules surchargés me frôlent dans un vacarme incessant ; les klaxons hurlent sans relâche, comme figés dans une urgence permanente. Ici, contrairement à Cuba, les détritus envahissent chaque recoin. On m’interpelle sans cesse : « blanc, blanc ! » et le choc est brutal. Port-au-Prince semble livrée à une anarchie totale. La ville s’étend sans fin, ses bidonvilles gonflés par un exode rural continu et désespéré. On bâtit partout, sans règles ni précautions : sur les flancs dénudés des mornes, au fond des ravines, dans des zones vouées aux glissements de terrain ou aux inondations. Quelques planches, des tôles, des cartons suffisent à ériger un abri fragile.
Quelques jours plus tard, mon père me fait la surprise de sa visite. À l’aéroport, sous la pluie, lorsque je l’aperçois à quelques mètres de moi, j’ai peine à y croire. Mon estomac se noue, et des larmes me montent aux yeux. Voilà près de trois ans que je ne l’ai pas vu, presque sans nouvelles directes. Il me faut plusieurs jours pour réaliser qu’il est réellement là. Lui, qui n’avait jamais voyagé, a osé venir jusqu’ici, sans doute l’étape la plus éprouvante de mon parcours. Je ressens pour lui une profonde émotion mêlée de fierté.
Durant son séjour, nous visitons des écoles, où quelques enfants parrainés trouvent un fragile espoir au cœur de cet océan de misère. Le temps file, trop vite. Pour la première fois, j’ai le sentiment de veiller sur lui, comme si, l’espace de ces jours, les rôles s’étaient inversés. Nous nous attardons à parler longuement, de tout et de rien, mais surtout de l’essentiel, comme jamais nous ne l’avions fait auparavant. Haïti me révèle mon père sous un jour nouveau. Je comprends alors que la distance n’éloigne pas nécessairement les êtres. Elle les rapproche parfois, en dépouillant la relation de tout superflu. Loin des yeux, les liens se resserrent ; ils se concentrent, gagnent en intensité. Par les mots écrits, par l’absence même, on ose dire ce que l’on tait d’ordinaire. Ce n’est pas « loin des yeux, loin du cœur », mais bien l’inverse : loin des yeux, plus profondément encore dans le cœur.
Après son départ, je me retrouve seul sur les routes haïtiennes, dans un climat d’insécurité croissante nourri par une corruption omniprésente. Plus tard, ma mère me confiera qu’à son retour, il était profondément marqué, presque abattu. Lorsqu’il a appris que j’avais finalement quitté le pays, il lui a dit : « je pensais qu’il n’en sortirait pas vivant », tant ce qu’il avait vu l’avait bouleversé.
Haïti est aussi une plaque tournante du trafic de drogue. Des coups de feu éclatent parfois, rappel brutal de règlements de comptes. Jamais, ou presque, je n’avais ressenti une telle accumulation de détresse, de désespoir et d’absence de perspectives.
Puis je découvre une réalité encore plus douloureuse : celle des enfants réduits en servitude. Selon l’UNICEF, ils seraient environ 300 000. Faute de pouvoir les nourrir, des familles les confient à d’autres adultes. En échange de services domestiques, ces enfants sont logés et nourris. On les appelle les « restaveks », « reste avec », en créole. Vêtus de haillons, soumis aux exigences parfois brutales de leurs maîtres, ils portent de lourds seaux d’eau depuis les fontaines, à toute heure du jour ou de la nuit. Beaucoup subissent des mauvais traitements.
Certaines images, dans un voyage, s’impriment à jamais. À Gonaïves, dans une station-service, j’aperçois un jeune garçon assis sous un lampadaire, plongé dans ses cahiers. Il m’explique qu’il n’a pas de lumière chez lui et qu’il vient ici chaque soir pour pouvoir étudier.
Au cœur de cette misère immense, un enfant lutte, obstinément, pour s’en sortir. Cette scène, d’une simplicité bouleversante, est une leçon immense pour la jeunesse du monde entier, et pour moi en particulier. Elle me rappelle, avec force, combien je suis privilégié.























