Une quête d’authenticité, (Danemark, août 2011).
30 mars 2026
Respirer à nouveau.
9 avril 2026
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À chaque passage de frontière, une même exaltation me traverse. Elle s’accompagne parfois d’une légère appréhension, mais le plus souvent d’un irrépressible désir de bourlinguer sous d’autres cieux. Franchir une frontière, c’est comme déchirer le papier d’un cadeau : une promesse d’inconnu. Le passeport refermé, l’aventure peut commencer.

Depuis près de dix mois, mes pneus n’ont mordu que l’asphalte des territoires états-uniens et canadiens. Autant dire que mon envie d’Amérique latine atteint désormais son paroxysme. J’aime la douce désorganisation qui y règne, cette manière unique de laisser une place à l’imprévu, d’ouvrir la porte à tous les possibles. Et puis il y a l’espagnol, cette langue solaire dont la simple musicalité suffit à réchauffer mon cœur.

À Yuma, je savoure un dernier café sur le sol américain, dans un snack sans âme, copie conforme de milliers d’autres établissements de la même franchise. On y sert les mêmes produits fades et gras, promesses silencieuses de futurs désordres de santé. Derrière la vitre, les véhicules se succèdent, impeccables, presque trop parfaits. Tout semble lisse, uniforme. Cela manque de couleurs, de folie, d’aspérités. Cela manque, surtout, d’âme. C’est précisément ce que je pars chercher au Mexique.

Après une journée de repos à San Luis Río Colorado, je tourne enfin la première page de ce nouveau chapitre latino-américain. Ici aussi, on tente de dompter le désert, mais les moyens diffèrent visiblement de ceux déployés au nord de la frontière. Le long de la route, des habitations de fortune, torchis, bois, tôles et bâches, dessinent un paysage plus brut. Puis surgissent, presque incongrues, des plantations de coton, culture pourtant gourmande en eau. La récolte, mécanisée, privilégie la rapidité: de nombreux flocons demeurent accrochés aux tiges, abandonnés au vent.

À l’heure du déjeuner, je m’arrête près d’une modeste station-service où un fourgon aménagé fait office de cuisine. Quelques ouvriers y dégustent des tacos ; je me joins à eux. Roberto, curieux de mon périple, m’interroge avec enthousiasme. Il m’offre le repas et partage généreusement ses conseils. L’ambiance est simple, chaleureuse, sincère.

Lorsque je franchis le Río Colorado, le constat est saisissant : il n’est plus qu’un filet d’eau, une rivière amaigrie. L’eau semble être restée de l’autre côté de la frontière. Ce soir-là, je dors derrière « mi ranchito », un relais routier modeste. La famille m’invite à partager le gâteau d’anniversaire de leur fille, qui fête ses quatorze ans. Un moment suspendu, doux et inattendu.

Le lendemain, la route me guide à travers le désert jusqu’à des salines où je m’attarde pour quelques clichés. La soirée se déroule à « El Chinero », un lieu délabré mais plein de vie, où Ruben me prépare de savoureuses quesadillas. Autour de moi, le décor est brut : des coqs fougueux poursuivent les poules, trois chiens somnolent, des carcasses de véhicules rouillent lentement, et les déchets jonchent le sol. Installé sur la terrasse, je contemple les salines qui, sous la lumière lunaire, se parent de teintes rosées. Dans la nuit, un chien semble rôder autour de ma tente. Au matin, je découvre qu’il a lacéré la toile de ses griffes, y laissant plusieurs entailles.

Plusieurs checkpoints militaires ponctuent ma descente de la péninsule de Basse-Californie. Si les véhicules motorisés sont souvent inspectés, un simple geste de la main suffit généralement à me laisser passer. Je célèbre la nouvelle année à San Felipe, autour d’un ceviche de poisson généreusement épicé ; le Mexique ne fait jamais dans la demi-mesure.

Camper dans le désert, c’est s’offrir des nuits d’un calme absolu, au milieu d’arbustes hérissés d’épines. Mon matelas gonflable en fera les frais, que je répare tant bien que mal à coups de rustines. Sur la route, motards et camping-cars nord-américains me dépassent. Les lits des rivières sont désespérément secs. Dans une gargote, deux couples d’États-uniens m’interpellent : installés ici depuis 1989, ils n’ont pourtant jamais pris la peine d’apprendre l’espagnol. Un contraste saisissant.

Partout, le désert et les abords des routes sont envahis de détritus : plastique, verre, métal… autant de traces persistantes d’un manque cruel de considération pour cet environnement pourtant fragile.

À Guerrero Negro, le décor change radicalement. Pendant plusieurs heures, j’observe, émerveillé, des baleines grises venues se reproduire. Elles s’approchent de notre embarcation, curieuses, presque joueuses. L’instant est magique. Quelques dauphins viennent se mêler à la scène, comme pour prolonger le spectacle. Je repars le cœur apaisé, l’esprit chargé d’images inoubliables.

Trois jours plus tard, j’atteins Santa Rosalía, ville marquée par l’héritage de l’industrie minière française du XIXe siècle. L’église Santa Bárbara, conçue par Gustave Eiffel, semble veiller en solitaire sur ce territoire reculé. Jadis exposée à Paris, elle fut démontée puis transportée ici, comme un fragment d’Europe échoué au bout du monde.

Je poursuis ensuite le long du littoral jusqu’à Loreto, où je m’accorde une pause. En chemin, de magnifiques criques sont occupées par des voyageurs nord-américains. Parfois, je m’en éloigne pour planter ma tente face à l’horizon, dans un silence presque absolu.

Les 350 kilomètres qui suivent jusqu’à La Paz sont ponctués de haltes dans de modestes « lancherías », où je savoure tacos et quesadillas tout en échangeant quelques mots avec les propriétaires. Je dors tantôt au milieu des cactus, tantôt dans des maisons abandonnées. La douceur du climat me permet enfin de suspendre mon hamac, même si les arbres, encore rares, se font désirer.

À La Paz, j’embarque sur un ferry à destination de Mazatlán. Une nouvelle étape commence. Le cœur du Mexique m’appelle.