
Le Monde pour Adresse.
12 septembre 2025
Guinée-Bissau, 2008.
25 septembre 2025Afin de préserver le fil de nos échanges, je vous proposerai, pendant quelque temps, de revenir ensemble sur quelques fragments de voyage (récents ou plus anciens) glanés aux quatre coins du globe.
Le premier de cette série nous emmène sur la langue de Barbarie, au Sénégal.
Nous sommes en mai 2008. Je viens de traverser la Mauritanie, ce vaste territoire aride où le soleil ne connaît ni pudeur ni répit. Le thermomètre y flirtait sans complexe avec les 55 degrés, comme si Phébus lui-même, dans un accès de cruauté divine, s’acharnait à me fouetter de ses rayons brûlants. L’air y était sec, presque coupant, et chaque souffle devenait une épreuve.
Le franchissement du fleuve Sénégal marque une rupture, presque une rédemption. La simple vue de cette eau m’offre un répit bienvenu. En quittant la rive mauritanienne pour poser le pied sur le sol sénégalais, c’est une bouffée d’air plus douce, plus humaine, qui m’enveloppe. Saint-Louis, ancienne capitale coloniale baptisée en hommage au roi Louis IX, ne se trouve plus qu’à une centaine de kilomètres. Aussitôt arrivé, je me dirige vers un lieu mythique et singulier : la Langue de Barbarie, cette étroite bande de terre longue d’une trentaine de kilomètres, née de l’éternelle lutte entre les eaux tranquilles du fleuve Sénégal et les assauts furieux de l’océan Atlantique.
Mes narines sont immédiatement saisies par une odeur violente, pénétrante, presque agressive. Je suis dans le quartier des pêcheurs, un monde à part, une ruche humaine en perpétuelle agitation. L’activité y est frénétique, presque chaotique. À peine les pirogues ont-elles touché terre qu’une foule compacte se presse autour. Femmes et hommes, jeunes et vieux, se ruent pour débarquer les prises du jour.
Quelques mètres plus loin, le spectacle se poursuit dans une chorégraphie bien rodée. On écaille les poissons, on tranche les têtes qui, sans ménagement, sont projetées sur le sable, parmi des détritus épars et anonymes. D’énormes chaudrons noircis par la suie fument sans relâche : les poissons y cuisent dans une mixture indéfinissable avant d’être étalés, encore fumants, sur des claies pour y sécher. Le sol, détrempé d’un mélange épais d’eau saumâtre, de sang, de viscères et de boue, forme une sorte de mélasse où les pieds s’enfoncent à chaque pas.
La puanteur est presque suffocante, un mur olfactif que seuls les habitués semblent ignorer. Il ne fait aucun doute qu’un estomac fragile rendrait l’âme avant même d’avoir aperçu un poisson frit. Et pourtant, la vie est là, éclatante, débordante, intense. D’autres femmes, agenouillées dans cette boue, nettoient les poissons avec précision avant de les vendre au détail. Des hommes, ruisselants de sueur, courent entre les barques et les camions alignés sur la route, portant sur leur tête de lourdes caisses débordantes de marchandise.
Et dans ce tumulte sensoriel, dans cette cacophonie de gestes et de voix, quelque chose m’échappe. Les conversations fusent, pleines de verve et de malice. Les femmes, drapées dans leurs boubous éclatants aux couleurs vives, lancent des remarques teintées d’humour ou d’agacement. Une énergie brute circule, un souffle de vie qui balaye les relents de poisson de sel et de sueur e.
Peu à peu, je me laisse emporter. L’odeur devient secondaire, presque absente. Mon regard s’attarde sur les visages, sur les mouvements, sur les cris. Je ne résiste plus. Quelque chose d’indicible, de profond, m’enveloppe et me pénètre. Comme si, à mon insu, l’Afrique prenait possession de mes sens, m’apprivoisait lentement mais sûrement, jusqu’à faire de moi un élément de ce tableau vivant et rugueux. Je ne suis plus un simple visiteur. Je suis là, au cœur du chaos, et le chaos m’absorbe.


















