
Un monde sous la peau.
28 août 2025
Sur la Langue de Barbarie, (mai 2008).
22 septembre 2025« Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas », disait Lao Tseu.
Le mien s’est esquissé en 1994, sous la forme d’une première foulée. Fonctionnaire à La Poste, je choisis alors de mettre ma carrière entre parenthèses pour m’élancer, sac au dos et cœur rempli d’espérance, dans un tour d’Europe… en courant. Je ne savais pas encore que cette parenthèse ne se refermerait jamais, et que ce premier pas allait devenir le fil rouge d’une vie désormais guidée par le mouvement.
À mon retour, après 18 260 kilomètres parcourus à la seule force de mes jambes, je posais un point final à ma vie d’employé en démissionnant pour entamer un nouveau chapitre, cette fois à vélo vers les confins du monde.
Ce nouveau moyen de locomotion va m’offrir l’autonomie nécessaire pour traverser des terres vastes et dépeuplées, propices à la contemplation et à la solitude. Je partais alors pour trois, peut-être quatre ans. Mais j’étais loin d’imaginer que cette vie de nomade, simple et lumineuse, infusée d’une liberté absolue, allait s’emparer de moi au point de ne plus jamais me lâcher.
À l’occasion de quelques brefs retours en France, j’ai tenté parfois, sans réelle conviction, de suspendre cette errance pour retrouver les miens. Mais l’enracinement m’a échappé. Le retour est plus difficile que le départ. Le monde « d’ici » me paraît soudain étranger. Car la route est devenue mon chez-moi. Mon quotidien, depuis des années, est fait d’imprévus et de surprises. Mon vélo glisse au gré de mes émotions, sans autre boussole que le désir.
Quand j’ai quitté la France, le Minitel trônait encore dans les foyers, la photo numérique n’en était même pas à ses balbutiements, et nos poches résonnaient encore du cliquetis des francs. Franchir une frontière était une aventure à part entière. Souvent, je n’avais que des bribes d’informations sur ce qui m’attendait, ce qui donnait à chaque instant une intensité particulière. Aujourd’hui, Internet a changé la donne. L’inconnu s’est réduit. Le moment présent semble parfois moins dense.
Durant ces trente et une années sur la route, je suis repassé plusieurs fois par des lieux emblématiques du globe. S’ils m’ont souvent ému, ils m’ont aussi parfois déçu. L’explosion du tourisme, le mercantilisme galopant ont laissé leur empreinte.
Je me souviens d’Angkor : en 1998, les temples se rejoignaient encore par de simples pistes de terre. En 2012, j’y découvre des routes goudronnées et une file de bus climatisés. La boue de Siem Reap a cédé la place à l’asphalte. Lorsque le voyage se transforme peu à peu en produit, l’aventure, elle, s’étiole.
Même constat au Vietnam, où certains villages authentiques ont été remodelés en vitrines pour touristes. Guesthouses, boutiques de souvenirs, le folklore devient mise en scène. Et moi, je me sens pris au piège, aspiré par une uniformisation rampante qu’il devient difficile de fuir.
Alors, je cherche refuge dans les grands espaces, là où l’on peut encore ressentir cette précieuse distance entre le point de départ et l’endroit atteint.
J’ai besoin d’avoir « gagné » le droit d’admirer un paysage, d’avoir peiné pour mériter la beauté. Pas simplement d’avoir atterri quelque part, de mitrailler l’horizon de photos et de repartir.
Les noms mythiques, ne m’ont jamais attiré pour ce qu’ils représentent dans les guides, mais pour le frisson qu’ils promettent après des semaines, parfois des mois d’effort. Ces lieux n’étaient au départ que des points minuscules sur une mappemonde. Et à la force de mes mollets, dans la poussière ou sous la pluie, je les ai atteints. Ce sont mes graals. Ils m’ont bouleversé bien au-delà de l’image : ils m’ont offert ce frisson rare, cette émotion nue, cette joie profonde. J’ai aimé les mériter.
Mon vélo, dans sa lenteur, m’a offert ce luxe inestimable : le temps.
À l’ère de la vitesse, je mesure combien cette lenteur est un privilège. Je me rappelle encore cette attente du visa éthiopien en Ouganda, au bord d’une source du Nil. Chaque soir, le soleil s’y couchait dans une explosion de couleurs. Les singes bondissaient dans la lumière déclinante, et moi, simple spectateur, j’étais exactement là où je devais être. Je n’aurais voulu être nulle part ailleurs. J’y ai pleuré de bonheur.
Ce sont les émotions, avant tout, qui donnent tout leur sens à mes voyages. Elles ont été multiples : de la peur à l’émerveillement, du rire aux larmes.
En Bosnie, à la fin du conflit, je suis tabassé par des militaires serbes ivres. Quelques mois plus tard, emprisonné au Yémen après avoir été témoin du meurtre d’un Bédouin, je découvre l’angoisse. Et en 2015 au Kenya, une chute grave me conduit à l’hôpital. Le chirurgien ne me donne pas plus de deux heures de vie. L’hôpital est en travaux et il est impossible de me transférer. Il effectue sur place et avec succès, l’ablation de ma rate. J’ai frôlé la grande faucheuse.
Mais ces instants sombres sont rares au regard de la somme de bonheurs vécus. Le quotidien, fait de simplicité et d’authenticité, compense largement ces éclipses. Je me sens profondément chanceux de réaliser les rêves que je caressais enfant.
Je me revois, gamin, devant une vieille mappemonde, imaginant des routes, des ailleurs. Tombouctou, Samarcande, Valparaiso, le Grand lac des Esclaves… Tant de noms qui faisaient battre mon cœur.
Et aujourd’hui, lorsque mes roues me portent jusqu’à eux, une douce émotion m’envahit : celle d’un dialogue silencieux entre l’homme que je suis devenu et l’enfant que j’étais.
Alors que certains rêvent de s’installer, moi, je ressens la sédentarité comme un étouffement qui me pousse sans cesse à repartir.
Cette fois, je rentre privé de mon fidèle destrier. Mais avec le temps, j’ai la conviction que des réponses finiront par émerger, dissipant peu à peu mes doutes et me permettant d’y voir plus clair sur ce que l’avenir me réserve.
Depuis mon retour dans le Gers, l’insomnie s’est installée comme une ombre fidèle, alimentée par un tumulte de pensées qui ne me laissent aucun répit.
Moi qui étais habitué à la douce lenteur de la vie, je me retrouve brusquement emporté par un rythme, sans doute inadapté pour moi.
Il me revient de ne pas céder à ce tourbillon, de garder le cap malgré les remous. Heureusement, je peux m’appuyer sur la présence rassurante de ma famille et de mes amis, précieux repères dans cette transition incertaine.
Mais seul le temps dira si j’ai su trouver mon équilibre.



