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Marcher sur l’Estrada Real (route royale), signifie s’immerger dans les profondeurs de l’histoire coloniale des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. C’est une invitation à remonter le temps, à renouer avec un Brésil ancien, à suivre, pas à pas, les traces laissées par les pionniers et les explorateurs partis en quête d’or et de diamants.

Trois itinéraires composent cette légendaire voie. Le Chemin « Vieux » fut le premier à voir le jour : dès le XVIIᵉ siècle. Hommes, bêtes, marchandises et richesses minières y transitaient, reliant le port de Paraty à la ville de Vila Rica, aujourd’hui Ouro Preto. Vers 1698, le Chemin Nouveau fut ouvert afin de raccourcir le trajet entre les mines et Rio de Janeiro. Quant au Chemin des Diamants, celui que je parcours aujourd’hui, il reliait Ouro Preto à Diamantina, permettant l’acheminement des pierres précieuses extraites de la région du Serro Frio. Cette route fut l’un des axes les plus stratégiques pour la Couronne portugaise.

Par endroits, ces chemins n’étaient que d’antiques sentiers indigènes. Ils furent empruntés par une multitude de naturalistes, d’aventuriers, de muletiers et d’explorateurs, tous attirés par la promesse du savoir ou celle, plus illusoire, de l’enrichissement. Ensemble, ils contribuèrent à faire naître villages et cités, à inventorier la nature, à observer les hommes et, peu à peu, à façonner l’identité culturelle de cette région foisonnante du Brésil.

C’est au cœur de la splendide Diamantina que débute mon périple. Chargée d’histoire, la ville fut jadis un centre majeur de redistribution des marchandises vers les vallées environnantes. On estime que près d’un million sept cent mille carats y furent extraits. Et pourtant, au commencement, vers 1714, ces pierres étincelantes n’étaient que de simples jetons de jeu, utilisées pour compter les points lors de parties de cartes. On les transportait dans des poches, des besaces ou des chapeaux, comme de simples talismans, sans imaginer la fièvre qu’elles allaient bientôt susciter.

Aujourd’hui, l’État du Minas Gerais s’efforce de redonner vie à cet itinéraire historique. Sur les premières centaines de kilomètres, tantôt à flanc de plateau, tantôt le long de la cordillère d’Espinhaço, se dévoilent des paysages d’une beauté saisissante : champs d’altitude, étendues de cerrado, fragments de forêt atlantique. Dans les villages, où le temps semble suspendu, les maisons coloniales aux lignes sobres côtoient l’exubérance baroque des églises et des bâtiments officiels.

On croise ici quelques cyclistes, parfois des cavaliers, qui parcourent ces pistes chargées de mémoire. De Diamantina à Ouro Preto, je rencontre trois cyclistes brésiliens roulant sur les traces de leurs ancêtres. Il y a quelques années, j’avais déjà parcouru une portion de cette route, alors peu balisée. Faute de cartes précises, j’avais dû emprunter de longues portions asphaltées, sans grand charme. Aujourd’hui, je marche enfin sur des pistes de terre et de poussière, qui imprègnent mes chaussures et marquent mon passage.

Lorsqu’un véhicule apparaît, souvent une vieille coccinelle bruyante, il annonce sa venue bien avant de surgir, soulevant derrière lui un nuage épais qui se colle à ma peau trempée de sueur. Heureusement, les ruisseaux et torrents qui jalonnent le parcours offrent des haltes bienvenues, où je peux me rafraîchir.

J’aime profondément cette lente progression, cette proximité avec la nature. Ici, un oiseau m’observe en silence ; plus loin, des vaches ruminent paisiblement. Dès que la terre cède la place à l’asphalte, j’ai le sentiment de m’éloigner de cette harmonie. Croiser un cavalier est toujours plus agréable que de voir passer une voiture dont le conducteur ignore tout de la vie qui borde la route.

Alors, mes pensées s’apaisent. Le temps semble s’étirer, se diluer dans la marche. Les kilomètres défilent, et avec eux les réflexions. Une évidence s’impose, douce et limpide : le bonheur est sur les pistes.

Dans le village de São Gonçalo do Rio das Pedras, deux enfants entrent dans une petite boutique qui fait aussi office de bar. L’un, timide, reste en retrait ; l’autre s’avance avec un sac rempli de canettes vides. La vendeuse les pèse : « Vingt centimes, ça vous va ? » Après un bref échange, ils acceptent. Mais l’argent ne reste pas longtemps entre leurs mains : aussitôt échangé contre quelques bonbons qui illuminent leurs visages. Pieds nus, ils s’éloignent en silence pour savourer leur trésor à l’ombre d’un arbre.

À Alvorada de Minas, une femme m’invite à partager un repas simple : riz, haricots, salade. Apprenant que je suis français, elle appelle sa voisine, dont la fille est fiancée à un Français. Avant même d’avoir goûté au plat fumant, on me tend un téléphone : au bout du fil, un certain Gérard, aussi surpris que moi. Nous échangeons quelques banalités, pour le plus grand bonheur de l’assemblée. Quand enfin je commence à manger, les regards qui m’entourent rayonnent de satisfaction.

Mon voyage coïncide avec le début de la Coupe du monde en Afrique du Sud. Les villages se parent de vert et de jaune, les drapeaux flottent, les bars vibrent au rythme des matchs. Les plaisanteries fusent dès que l’on apprend que je suis français, surtout face aux performances décevantes de notre équipe nationale. Lorsque l’attitude du sélectionneur français choque, je préfère me faire discret : ici, le football est une affaire sérieuse.

Quand le Brésil est éliminé, une tristesse inhabituelle s’abat sur les villages. Mais elle ne dure pas : déjà, l’espoir renaît, et tous regardent vers 2014, convaincus que, chez eux, ils seront champions du monde.

Sur la Route Royale, le passé est omniprésent. Il irrigue encore la culture locale. L’artisanat des pierres précieuses perpétue la renommée de villes comme Diamantina et Ouro Preto. Les équipements équestres restent indispensables dans les fazendas. Les meubles, simples et robustes, témoignent d’un savoir-faire ancestral. Et la cuisine, restée fidèle à ses origines, se prépare encore au feu de bois. Dans les bars, les hommes s’arrêtent pour boire leur « pinga » et échanger quelques mots avant de reprendre leur journée.

Le Minas Gerais est sans doute l’État brésilien qui m’est le plus cher. On y préserve une douceur de vivre rare, loin de l’agitation des grandes métropoles comme São Paulo.

Je marche tôt, souvent avant l’aube, pour voir le soleil se lever et sentir la chaleur gagner peu à peu la terre. Nous sommes en hiver : les nuits sont fraîches sous la tente, mais les journées sont sèches, presque sans pluie. Le terrain est varié, parfois rocailleux, parfois boisé. Les plantations d’eucalyptus ponctuent le paysage, assurant des revenus aux habitants.

Chaque arrivée dans un village est un moment précieux. Après des heures de solitude, apparaît souvent, au loin, le clocher d’une église perchée. Comme ailleurs en Amérique latine, ces édifices dominent les hauteurs, témoignant de l’influence catholique. Leur architecture est souvent remarquable. Les fêtes religieuses donnent lieu à des processions colorées, moments forts de la vie locale.

Au fil des pas, mes rêveries sont parfois interrompues par le tumulte d’une cascade, le cri lointain de singes invisibles, ou le vol discret d’un oiseau cherchant à échapper aux rapaces.

Après la magnifique Mariana, j’atteins enfin Ouro Preto, où la Route Royale se divise. Je m’apprête à suivre le Chemin de l’Or, en direction de Paraty.

À Ouro Preto, chaque regard se pose sur une façade coloniale ou une église baroque. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la ville accueille en ce moment un festival de cinéma. Assis devant un café, bercé par une musique sertaneja, j’observe la rue qui s’anime doucement.

Un profond sentiment de sérénité m’envahit. Ici, plus que jamais, je me sens à ma place. J’aime profondément cette région.