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Patagonie… Rien que son nom évoque les grands espaces sauvages, l’évasion, l’aventure. C’est sur son versant chilien que je marche aujourd’hui. Sur la mythique Carretera Austral, je retrouve ces terres chères à Francisco Coloane, dont les récits m’ont toujours fasciné. Ses histoires ont nourri mon imaginaire et attisé mon désir de nature brute, au plus près de ces gens simples dont il a si bien raconté l’existence.

Depuis mon passage à Puerto Montt, je sens clairement que j’ai changé de monde. Ici, l’environnement impose sa loi. Il est facile d’imaginer les conditions extrêmes dans lesquelles les premiers pionniers ont débarqué et tenté de s’installer. La rudesse du climat pourrait parfois décourager toute envie de poursuivre la route, mais la beauté immense des paysages compense largement les moments inévitables de doute.

Je dois désormais affronter une pluie glacée, obstinée, qui semble ne jamais vouloir s’interrompre. Pour continuer, je m’accroche à de petites choses : une rencontre brève, un sourire échangé, ou ce rayon de soleil fugace qui, l’espace d’un instant, redonne de l’élan. Et soudain, au détour d’un chemin, la vision majestueuse d’une rivière turquoise vient panser mes blessures morales.

Même lorsque je trouve refuge dans un modeste hospedaje, le confort reste sommaire. Les maisons sont mal isolées, et le petit poêle qui brûle au centre de la pièce peine à réchauffer l’ensemble. La chaleur y est plus symbolique que réelle.

À Hornopirén, en attendant le ferry qui doit me mener à Chaitén, je discute avec un petit groupe de personnes. L’un d’eux attire mon attention. D’abord silencieux, presque méfiant, cet homme au regard dur finit par se laisser aller à parler.

Diego n’est pas un citoyen ordinaire. Il est avant tout Mapuche, et profondément fier de ses origines.

Avec une intensité rare, il me parle de cette terre qu’il aime et que, selon lui, on brade. Il évoque l’histoire de son peuple, trop souvent bafoué, relégué, ignoré. N’ayant plus d’autre moyen de se faire entendre, il a participé pendant vingt-sept jours à une grève de la faim menée par des militants mapuches.

Je l’écoute attentivement, impressionné par la force de sa détermination. Rarement ai-je rencontré quelqu’un prêt à risquer sa vie pour une cause dont il ne doute pas un seul instant de la justesse.

Nous partageons un repas lorsqu’un homme vient soudain le serrer dans ses bras et le remercie pour son combat. Diego m’explique qu’à la fin de sa grève de la faim, des carabiniers lui ont lancé cette menace : « Tu viens de creuser ta tombe».

Loin de l’effrayer, ces paroles n’ont fait que renforcer sa détermination.

Un peu plus tôt dans la journée, alors qu’il se promenait sur la place, des policiers en civil ont une fois de plus contrôlé ses papiers et interrogé ses déplacements. Depuis sa participation à la grève, Diego vit sous surveillance constante, une pression qu’il ressent comme une provocation permanente.

Malgré cela, près d’Hornopirén, il tente de développer une petite activité touristique. Son rêve est simple : faire découvrir la nature qu’il aime et partager les traditions de son peuple, dans l’espoir qu’un monde plus juste puisse un jour voir le jour.

Quelques heures plus tard, à bord du ferry qui file vers Chaïtén, je repense à cette rencontre. Troublé par l’intensité du moment, je me surprends à imaginer ce que pouvait être le regard de Che Guevara. Dans celui de Diego, j’ai perçu la même détermination farouche.

À Chaïtén, le 2 mai 2008, une simple colline révéla soudain sa véritable nature : un volcan. Le Volcan Chaïtén venait de naître, s’ajoutant aux plus de deux mille volcans qui jalonnent l’épine dorsale du pays : la cordillère des Andes.

Et sa naissance ne passa pas inaperçue.

Fumées toxiques et nuages de cendres forcèrent l’évacuation massive de la région. Les dépôts volcaniques formèrent un barrage naturel sur la rivière voisine; lorsqu’il céda, une partie de la ville fut engloutie.

Aujourd’hui, quelques habitants reviennent peu à peu. Sans eau courante ni électricité, ils tentent de reconstruire un semblant de vie normale. Les autorités envisagent de rebâtir la ville dans une localité voisine, mais ce projet divise profondément la population. Aucune décision définitive n’a encore été prise.

C’est pour désenclaver le sud du Chili que la construction de la Carretera Austral débuta en 1976 à Puerto Montt. Vingt-trois ans plus tard seulement, elle atteignit Villa O’Higgins, son point le plus austral. Autrefois, les anciens disaient que le Chili commençait véritablement au nord de Puerto Montt.

Aujourd’hui encore, une grande partie de cette route demeure une piste caillouteuse traversant des territoires vierges d’une beauté saisissante. Sur 1240 kilomètres, elle serpente entre forêts profondes, lacs, glaciers, torrents, volcans et fermes isolées de pionniers, témoins d’une histoire récente.

Mais ces paysages portent aussi les traces d’un autre monde.

Depuis des millénaires, les habitants pêchaient les saumons dans les rivières ou en mer. Notre génération, elle, a remplacé la nature par l’élevage industriel. Au large, j’aperçois parfois de petits quadrillages dans les eaux abritées : ce sont des fermes aquacoles.

Dans chaque carré flottant nagent des milliers de saumons entassés dans de vastes filets suspendus à des plateformes. Les ouvriers y jettent des granulés de nourriture, surveillent l’état des poissons et leur administrent, si nécessaire, vaccins, antibiotiques. Tout ce qui est plus petit que les mailles (excréments, restes de nourriture, médicaments, micro-organismes), se disperse librement dans la mer.

En juillet 2007, un virus fit son apparition : l’AIS, l’anémie infectieuse du saumon. Les élevages furent décimés. Cette même année, le Chili utilisa six cents fois plus d’antibiotiques que la Norvège (385 tonnes selon l’ONG Oceana) pour une production pourtant légèrement inférieure.

Une fois de plus, les excès de l’élevage intensif apparaissent au grand jour. Comme me le disait Diego, cette logique met en danger la nature… et l’homme lui-même.

Où nous arrêterons-nous ?

Entre Puyuhuapi et le Parc national Queulat, il tombe près de cinq mètres d’eau par an. À titre de comparaison, la moyenne annuelle française avoisine les 80 centimètres.

Toute la Carretera Austral est copieusement arrosée, mais du côté de Puyuhuapi, j’ai la nette impression d’avoir pénétré dans la zone la plus humide du parcours. Certains jours, je me sens davantage éponge que marcheur.

Le soir, j’essaie parfois de faire sécher mes vêtements autour d’un petit feu. Mais le bois détrempé les enfume plus qu’il ne les sèche.

Cette région du monde compte parmi les plus préservées de la planète. Pourtant, cette richesse naturelle en fait aussi une cible privilégiée pour les grandes compagnies.

L’énergie est au cœur des convoitises. Pour répondre à la demande croissante du pays, les projets hydroélectriques se multiplient. Des mouvements d’opposition voient le jour, mais ils restent fragiles face aux intérêts financiers en jeu.

Ces jours-ci, plusieurs associations demandent au gouvernement un moratoire de dix ans afin de mener des études sérieuses sur ces projets.

Seront-elles entendues ?

Je viens d’arriver à Coyhaique. Je m’y accorde quelques jours de halte. Le temps de remettre un peu d’ordre dans mes notes et mes photographies, de faire une grande lessive… et surtout de reprendre des forces autour de repas un peu plus consistants que mes soupes quotidiennes.