L’homme qui m’a rendu la vie.
20 août 2025
Et maintenant ?
25 août 2025
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25 août 2025

Je regagne peu à peu de l’altitude pour m’approcher du Mont Kenya, que je contournerai par l’ouest, frôlant ses flancs majestueux.

Sur ma route, en direction de la ville d’Isiolo et ses 80 000 habitants, quelques véhicules me dépassent, emportant à vive allure des touristes vers les parcs alentour. À travers les vitres, j’aperçois des visages penchés sur leurs téléphones, les regards captifs d’un ailleurs numérique.

Je m’étonne toujours de cette indifférence.

Certes, la savane peut sembler monotone à première vue, mais elle fait partie intégrante du voyage. Se laisser gagner par cette apparente monotonie, c’est aussi s’ouvrir à une autre réalité : celle du quotidien des populations locales, de leurs rythmes, de leurs difficultés. Une manière, discrète mais réelle, de se rapprocher d’eux et de mieux les comprendre.

À Isiolo, les rues s’animent de part et d’autre, d’échoppes disparates aux marchandises variées. Les modestes baraquements des commerçants côtoient, dans un contraste saisissant, quelques grands édifices récents aux lignes plus modernes. Des voix s’élèvent en un chœur discontinu, cris de vendeurs, rires d’enfants, conversations échappées des pas de porte sans oublier les inévitables « Muzungu, muzungu » (blanc, blanc) qui me sont adressés.

Au cœur du marché populaire, une structure inachevée s’élève, squelette de ce qui devrait devenir le futur marché couvert d’une contenance de 1200 commerçants. On me glisse que ce sont les Chinois qui en dirigent la construction.  Mais pour l’instant, les travaux paraissent suspendus.

Je prends une chambre pour faire une halte avant de poursuivre mon chemin vers les environs du mont Kenya.

Au matin, une claque. Mon vélo a disparu.

Une mauvaise surprise, tombée du ciel nocturne, sans un bruit. Les images des caméras de surveillance lèvent doucement le voile sur le mystère : plusieurs silhouettes anonymes escaladent, vers 3h30, le grand portail qui mène à la cour intérieure de mon logement. Des ombres agiles, organisées. Nous explorons ensuite d’autres enregistrements captés par des caméras privées dans la rue, dans l’espoir d’apercevoir un visage, un indice, quelque chose qui trahirait ces mains coupables. Mais rien n’y fait.

C’est un coup dur, un de plus. J’ai cette sensation désagréable que le sol se dérobe une fois encore sous mes pas. Le Kenya me rejette, semble-t-il, comme il l’avait déjà fait il y a dix ans, lorsque j’y avais frôlé la mort dans une violente chute. Ce pays me résiste. Il m’échappe. Il me repousse.

Deux jours passent. Vains. Aucune piste. Aucun espoir. Je dois me rendre à l’évidence : mon fidèle compagnon de route, ce vélo qui m’a porté sur tous les continents, ne reviendra sans doute pas.

La dernière image que je garde de lui est cruelle, figée dans le regard froid d’une caméra : on le voit s’éloigner, emporté dans l’obscurité par des mains malveillantes. Tout laisse croire que les voleurs prendront soin de le cacher quelque part, à l’abri des regards pendant un certain temps.

Alors je me résous. J’achète deux valises. J’y entasse une partie de ce que contenaient mes sacoches. Et le cœur lourd, je monte dans un bus qui file vers Nairobi.

Une nuit à Nairobi précède une nouvelle odyssée routière vers Eldoret.
Neuf heures de voyage chaotique, semées d’imprévus et d’incertitudes, qui semblent défier le temps. Le périple commence par la panne d’un premier minibus. Le second, conduit par un homme exténué, vacille lui aussi. Alors que le chauffeur s’assoupit brièvement au volant je le réveille aussitôt avant qu’il ne quitte la route. Route sur laquelle, les silhouettes renversées de neuf camions et autobus jalonnent le bitume, visions troublantes de la fragilité du voyage et de la vie.

Dans ce tumulte, je dois l’admettre, la nostalgie de mon fidèle destrier, aujourd’hui disparu, m’a saisi plus d’une fois.

À mesure que le paysage défile, il perd de sa substance. Tout devient flou, insaisissable. Finis les regards échangés, les sourires complices, les odeurs mêlées de poussière et de friture, les conversations au bord de la route. Il ne reste qu’un fond sonore oppressant : une radio tonitruante dont la musique, trop forte pour être réellement entendue, n’est plus qu’un bruit de fond agressif.

À Eldoret, je retrouve Zuhura, qui n’était à l’époque qu’une toute jeune infirmière prometteuse. Grâce à elle, je parviens aisément à reprendre contact avec plusieurs soignants qui s’étaient occupés de moi lors de mon hospitalisation.
Les retrouvailles sont chaleureuses, teintées d’anecdotes enfouies en raison de ma faiblesse d’alors. Alex, par exemple, me rappelle que je lui avais laissé un pneu et un chapeau qu’il utilise encore aujourd’hui. Lucy, elle, se souvient m’avoir permis, avec son téléphone, de parler à ma sœur en France.

L’hôpital a depuis connu quelques travaux, et la salle d’opération est désormais entièrement fonctionnelle.

Le lendemain, dans un autre établissement, je revois celui qui m’a sauvé la vie : le docteur Parkléa, chirurgien qui a procédé à l’ablation de ma rate, alors qu’il ne me restait que deux heures à vivre.

Il arrive d’un autre hôpital où il a opéré toute la matinée. Devant son cabinet, une trentaine de patients l’attendent. Et pourtant, il me reçoit aussitôt. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

L’émotion me submerge. Comment retenir mes larmes face à cet homme à la simplicité désarmante, à la gentillesse rare, à la générosité et au professionnalisme exemplaires ? Ces quelques minutes passées avec lui furent intenses. Je sais que ses mains ont fait basculer mon destin. Depuis, je vis un bonus que je m’efforce d’honorer.

Avant de nous quitter, nous échangeons nos coordonnées, promesse d’une correspondance future. Je le laisse, admiratif, devant l’immense tâche qui l’attend et le calme qui l’habite.

Zuhura me raconte alors son histoire : issu d’une région, West Pokot, où les gens sont essentiellement des éleveurs nomades, souvent de conditions très modestes. Il a pu étudier grâce à un mécène qui a senti son grand potentiel. Il fit ses études de médecine en Grande-Bretagne, avant de revenir pratiquer au Kenya.

La salle d’attente, ce jour-là, était pleine de gens pauvres venus de sa région natale.

S’il m’arrive souvent de m’indigner face aux milliards engloutis dans l’armement ou les sommes absurdes dépensées dans le football mais devant de tels hommes, je ne peux que m’incliner avec admiration.

Lui, infatigable, du matin au soir, soulage les maux des autres.

Avec Zuhura, nous croisons aussi l’autre versant de l’humanité. Nous passons devant l’ancien hôpital Mediheal, aujourd’hui fermé. Il fut, il y a peu, le théâtre d’un sinistre trafic d’organes.

Des individus désespérés y étaient internés sous de fausses identités. On leur promettait quelques milliers d’euros en échange d’un rein destiné à de riches étrangers venus d’Europe ou du Moyen-Orient.

Ces derniers payaient jusqu’à 200 000 euros, tandis que les donneurs, à qui l’on avait promis entre 1 500 et 5 000 euros, n’en voyaient parfois même pas la couleur, rendus invisibles par leur fausse identité. Plus de vingt transplantations par semaine… Des milliers de reins y auraient été vendus.

Entre la lumière de la générosité et l’ombre de la prédation, le Kenya, en concentré, reflète les contrastes de notre monde.

Zuhura me parle aussi de la pandémie. En pleine crise du COVID, alors que les morts se multipliaient, le Kenya reçu le soutien de nombreux médecins cubains. Ils restèrent trois ans avant de repartir.

Je me surprends alors à rêver. Et si, plutôt que d’envoyer des armes, on envoyait des médecins ?

Et si, au lieu de militaires, on mobilisait des humanitaires ? Le monde s’en porterait mieux, et l’Homme, en sortirait grandi.

Après ces jours forts en émotions à Eldoret, je reprends un minibus vers Nairobi.
J’y attends quelques jours encore mon vol pour Toulouse. Cette fois, c’est certain : le retour en France est scellé.

Mon itinérance à vélo prend donc fin ici, au Kenya. Comme elle s’était déjà momentanément brisée en 2015, au même endroit, pour des raisons alors plus brutales.

Ce pays semble tisser avec moi une étrange histoire, faite d’élans brisés et de départs précipités.

Je tiens à vous remercier, du fond du cœur. Vos mots, pleins de chaleur, d’attention et de réconfort, m’ont profondément touché. Dans ce moment de désillusion et de doutes, votre réconfort me fait du bien.