Toukouls
2 août 2025
Au cœur de la savane.
12 août 2025
Toukouls
2 août 2025
Au cœur de la savane.
12 août 2025

Profitant d’une journée de repos, je déambule dans les rues de Hagere Mariam, désireux de m’imprégner de l’atmosphère ambiante. Mais rapidement, me voilà suivi pas à pas par un, puis deux, puis cinq gamins en guenilles, une main tendue et l’autre se tapotant le ventre pour bien me faire comprendre qu’ils veulent quelque chose à manger. Parfois un homme intervient pour les faire fuir, mais aussitôt un autre petit groupe se forme. Cela n’est pas nouveau et m’est déjà arrivé à de multiples reprises au cours de mes pérégrinations, mais il faut bien reconnaitre que j’éprouve de plus en plus de difficultés face à cette situation qui dans certaines zones de la planète ne s’améliore guère.

Alors qu’un groupe de travail du G20 chargé de l’Alliance Mondiale contre la Faim et la Pauvreté s’était fixé comme objectif pour 2030 d’éradiquer la faim dans le monde, un rapport récent montre que la situation ne s’améliore guère. 673 millions de personnes sont sous-alimentées, soit 1 personne sur 11 dans le monde et 1 personne sur 5 en Afrique. La faim a même continué de gagner du terrain dans la plupart des sous-régions africaines.

En quête de tranquillité, je me réfugie dans une « bunna bet » (maison du café) où, selon la tradition, de l’herbe fraîchement coupée a été soigneusement étalée au sol. Ce geste, rituel quotidien, symbolise à la fois la pureté et le respect envers ceux qui franchissent le seuil. Dans le contexte orthodoxe, il prend une dimension spirituelle : il instaure une atmosphère de paix et rend hommage à la présence divine. Dès l’aube, de vieilles femmes arpentent les rues, offrant aux commerçants cette herbe odorante, destinée à préserver ce lien entre le sacré et l’hospitalité.

En soirée, tandis que j’écris dans une petite chambre, des hurlements venus de l’extérieur me parviennent, d’une violence telle qu’ils laissent supposer une effroyable dispute. Après de longues minutes de vociférations ininterrompues, incapable de me concentrer davantage, je cède à la curiosité et sors pour comprendre ce qui se passe. C’est alors qu’au son des « Alléluia » hurlés en boucle, je réalise qu’il ne s’agit nullement d’une querelle de voisinage, mais des élans enflammés d’un pasteur évangélique manifestement trop inspiré.

Un jour, alors que je m’arrête pour manger dans une petite gargote au bord de la route, un gamin, sans doute le fils de la cuisinière, vient s’installer tranquillement à côté de moi. À peine mon assiette posée sur la table, le petit, tout à fait à son aise, commence à piocher dedans avec ses doigts, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Après avoir picoré trois ou quatre bouchées, il file jouer dehors, satisfait.

Peu après, un homme arrive. Sa démarche hésitante et son haleine chargée confirment ce que je soupçonnais : il a visiblement trop bu. Son attitude pesante en dit long. Sans dire un mot, il s’approche, déchire un morceau d’injera avec ses doigts et se sert un morceau de viande dans mon assiette. Le tout avec un naturel déconcertant, comme si cela faisait partie des usages. Vu son état, cela ne peut lui faire que du bien.

Puis le paysage change à nouveau pour laisser la savane prendre possession de l’espace.  J’aperçois de nombreux Toukouls, habitations traditionnelles, qui ne s’élèvent pas vers le ciel. Au contraire, elles s’ancrent dans la poussière rouge, comme pour murmurer à cette terre leur attachement profond, silencieux et éternel. Ce sont des cercles de vie posés sur l’immensité de la savane.

J’aperçois parfois la silhouette tranquille d’un dromadaire. Dans cette région aux allures de savane endormie, son pas lent rythme le temps, la lenteur y est sagesse.

Plus j’avance, plus le paysage se peuple de silhouettes familières : des dromadaires et des troupeaux de vaches ou de chèvres agiles, suivis de près par de jeunes gamins, un bâton à la main.

Les toukouls sont nombreux. Certains, soigneusement décorés de motifs géométriques ou peints de couleurs ocre et indigo, dégagent un charme indéniable.

Dès qu’un enfant me remarque, c’est comme une traînée de poudre dans la savane : les cris de la marmaille se répandent sur mon passage. Il arrive qu’une poignée de gamins surgisse d’un toukoul pour ajouter leurs hurlements d’excitation au vacarme ambiant. Moi qui rêve de passer totalement inaperçu… ce n’est pas vraiment le cas.

Des motos ralentissent à ma hauteur, leurs moteurs grondants sourdement. Deux, trois, parfois quatre passagers s’y entassent, leurs regards rivés sur moi, insistants et interrogatifs.

Un matin, une moto me dépasse puis s’arrête un peu plus loin. Le conducteur descend et me demande si j’ai une pompe pour regonfler sa roue arrière. Il pense avoir une crevaison lente. Avec un peu d’air, il espère pouvoir rejoindre le prochain village pour faire réparer.

Quelques kilomètres plus loin, je croise une femme âgée qui marche le long de la route. Elle me tend une bouteille en plastique vide : elle a soif. D’où vient-elle ? Où va-t-elle ? Elle doit sans doute habiter quelque part dans la savane. Je remplis sa bouteille avec l’eau que je transporte dans ma vache à eau. J’en emporte toujours plus qu’il ne faut. Après avoir connu la soif en été au Kazakhstan, je préfère anticiper. Manquer d’eau est l’une de mes pires expériences.

J’arrive plus tard à un endroit où une remorque de camion s’est renversée. Des sacs de maïs sont éparpillés au sol et la route est jonchée de grains. Les passagers d’un bus balaient les céréales à l’aide de branchages, s’activant avec énergie.

Je traverse ensuite des hameaux aux toukouls colorés qui apportent une touche chaleureuse au paysage. Une certaine joie de vivre semble émaner de ces habitations simples. Pourtant, les gens y vivent avec le strict minimum. D’ailleurs, depuis mon arrivée en Éthiopie, je ne crois pas avoir vu une seule personne en surpoids.

Peut-être devrais-je organiser des voyages amaigrissants ?

Après avoir roulé pendant un long moment, sans réussir à dénicher un endroit convenable pour camper, trop de buissons épineux ici, trop visible là, j’arrive enfin dans un petit village. On m’y indique un hébergement modeste, légèrement à l’écart de la route principale. Le lieu s’ouvre sur une cour intérieure, ombragée par quelques arbres, où sont disposées des tables et des chaises.

Je m’y installe tranquillement pour siroter une bière locale en griffonnant quelques lignes dans mon carnet de voyage. Peu à peu, des joueurs de Bingo s’installent autour de moi. Le jeu se joue sur des plaques carrées, avec des numéros à aligner dans n’importe quel sens pour remporter la partie. À chaque nouvelle « quine », les participants versent une mise symbolique. Le vainqueur empoche la moitié de la cagnotte, l’autre moitié revenant à l’établissement. Les visages sont concentrés, et les parties s’enchaînent sans relâche pendant des heures.

Durant trois jours entiers, je progresse contre un vent d’Est infatigable, qui ne me laisse aucun répit. Chaque matin, il semble redoubler de vigueur, comme s’il rassemblait toutes ses forces pour m’opposer une résistance encore plus farouche. Il donne l’étrange impression de chercher à m’empêcher d’aller plus loin, comme si le pays lui-même refusait de me laisser partir.

À mesure que je m’approche de la frontière kényane, les « Toukouls », deviennent plus nombreux. Les enfants m’accueillent avec des cris joyeux de « Farengi, Farengi » (Blanc, blanc), tout en agitant la main. Ces salutations, répétées sans lassitude, ont quelque chose d’enfiévré et de touchant à la fois.

J’atteins enfin la ville frontière de Moyale, où je passe ma première nuit du côté éthiopien. Comme c’est souvent le cas dans les zones frontalières, les rues sont animées, grouillantes de monde. Le commerce bat son plein, mais beaucoup de gens semblent également errer sans but précis. Ce qui me frappe toujours, c’est le nombre impressionnant de vendeurs de vêtements.

Au moment où j’écris ces lignes, je viens de franchir la frontière, le Kenya m’ouvre enfin son horizon.