Au-delà du vent.
4 août 2025
Savane.
12 août 2025
Au-delà du vent.
4 août 2025
Savane.
12 août 2025

Passée la frontière sans le moindre souci, une formalité presque surprenante de facilité, j’oublie un détail : ici, on roule à gauche. Résultat, à deux reprises, je redémarre fièrement… du mauvais côté de la route. C’est en voyant les voitures arriver en sens inverse que je rectifie illico. De petites inattentions, heureusement sans gravité.

Je m’accorde donc une halte d’une journée à Moyale, côté kenyan de la ville. Au-delà s’étendent les vastes plaines, promesse de longues chevauchées au cœur de la savane où m’attendent des jours de solitude à vélo. J’en profite pour laver mes vêtements, chargés de poussière et fatigués de tant de routes. Je remplis mes sacoches de vivres, en prévision des jours à venir, des jours probablement rythmés par le chant invisible du vent et les pistes infinies.

Je profite de cette pause à Moyale pour faire un détour chez le barbier. Une coupe de cheveux suivie d’un rasage bien net, avant d’enchaîner quelques cafés dans l’échoppe voisine.

Le lendemain matin, à peine sorti de la ville, première crevaison. Je constate alors que mon tube de colle pour rustines est complètement sec. Heureusement, j’ai encore deux chambres à air de rechange. Une fois la roue regonflée, je remarque une profonde entaille sur le pneu. Pour limiter les risques de nouvelle crevaison, je glisse un morceau de chambre à air trouvé au bord de la route à l’intérieur du pneu, afin de renforcer la zone abîmée.

La route descend sur plusieurs kilomètres. Le contraste avec l’Éthiopie est immédiat : bien moins de monde ici. Je croise seulement quelques troupeaux de chèvres ou de dromadaires, parfois des étangs artificiels où les animaux viennent s’abreuver, et où de jeunes bergers se baignent.

Je fais halte dans un petit hameau. Dans un boui-boui, je mange une assiette de riz agrémentée de quelques morceaux de viande pleins d’éclats d’os. L’art de la découpe n’est manifestement pas encore arrivé jusque-là. Alors que j’achète une bouteille d’eau à l’échoppe d’à côté, le propriétaire me propose de prendre son numéro de téléphone, pour (selon ses mots) trouver en France un sponsor pour son commerce. Il m’explique que des « blancs » financent bien des écoles et des hôpitaux, alors pourquoi pas son commerce ?

Le paysage devient plus sec. La végétation jaunit, se fige, brûlée par le soleil. J’aperçois des femmes menant des ânes chargés de jerricans jaunes. Elles partent chercher de l’eau.

Mais combien de kilomètres doivent-elles parcourir ?

Où est cette eau ?

Je ne vois rien à l’horizon.

Je m’arrête près d’une borne pour faire une pause, adossé à la pierre, un café à la main, quelques biscuits dans l’autre. Un rapace, perché sur la borne d’en face, m’observe. En roulant, je vois souvent leurs ombres me frôler sur le bitume, comme s’ils attendaient ma chute…

Un berger me fait signe de m’arrêter. Il me tend une bouteille vide, me demande de la remplir. Je m’exécute. Puis, il insiste pour que je lui donne ma vache à eau. Je lui explique que cet objet m’est indispensable et lui demande pourquoi il ne sollicite pas plutôt les voitures ou les camions qui passent. Mais il ne parle que swahili, l’autre langue officielle du pays, et ne comprend pas l’anglais.

Je poursuis ma route vers Marsabit, mais le vent de face me colle littéralement au bitume. Je ne croise presque plus personne. Très peu de véhicules. La monotonie du désert est parfois rompue par quelques monts qui surgissent au loin, ou par les lits asséchés des rivières que je traverse et dans lesquels je fais parfois une pause, abrité du vent.

Je passe devant ce qui ressemble à un vaste cratère. Je m’y arrête un moment, espérant y apercevoir un animal sauvage …en vain.

Finalement, j’arrive à Marsabit. Le nombre de motos me surprend. La plupart servent de mototaxis. Je décide de rester une journée sur place. J’essaie d’obtenir des informations sur la possibilité de traverser à vélo la réserve naturelle voisine, mais les gardiens ne savent pas me répondre. Ils doivent se renseigner.

En quittant la ville, je prends la direction de la réserve naturelle. Mauvaise surprise en arrivant : il est interdit de la traverser à vélo. Ce n’est que plus tard que j’apprendrai qu’un homme y a été tué par un éléphant une semaine auparavant.

Je poursuis donc mon chemin par la route principale. Le paysage évolue progressivement. Par moments, je me retrouve au cœur d’une végétation d’épineux touffus ; un peu plus loin, le décor devient plus sec, dominé par une végétation jaunie et rase. Puis, sans transition, j’entre dans une zone parsemée de roches volcaniques, vestiges d’une éruption ancienne dont le souvenir résiste au lent effacement du temps.

Le matin, un vent violent me freine et ne faiblit qu’à la mi-journée. La température grimpe alors de quelques degrés, rendant l’air plus lourd, presque étouffant.

En chemin, quelques jeunes bergers m’interpellent, réclamant de l’argent avec insistance. Heureusement, la région est bien moins peuplée que ne l’était l’Éthiopie, et je profite de cette relative tranquillité pour souffler un peu, sans me sentir constamment sollicité.

Aux alentours de midi, j’arrive dans un petit village. Je m’arrête dans une gargote rudimentaire pour manger. Le fils de la propriétaire, qui parle un anglais impeccable, engage la conversation. Il m’explique que son frère vit à Melbourne, en Australie, où il travaille comme diététicien. Grâce à l’argent qu’il envoie, la famille a pu récemment acheter une station-service dans la ville voisine.

En reprenant la route, j’aperçois des bergers en habits traditionnels. Je parviens à m’approcher de l’un d’eux, qui accepte gentiment que je le prenne en photo. Il ne parle pas anglais, mais sa coiffe, très singulière, en dit long sur l’identité et la culture de son peuple.

Un matin, alors que je déguste des chapatis aux œufs dans un local de bord de route, un homme s’assied près de moi et entame la conversation. Il me raconte avoir travaillé plusieurs années au Soudan, un pays qu’il est aujourd’hui peiné de voir sombrer dans la guerre civile. Il exprime son incompréhension face à cette violence fratricide : pour lui, les Soudanais étaient d’une grande gentillesse et d’une hospitalité remarquable.

La discussion glisse ensuite vers l’Éthiopie, que je viens de traverser. Je lui parle de la présence, dans certaines zones, de nombreux hommes armés. Il m’explique qu’au Kenya, en dehors des militaires, le port d’armes est strictement interdit. Il ajoute qu’à la différence de plusieurs pays voisins, les conflits ethniques y sont rares.

Pour l’instant, je n’ai pas encore eu la chance d’apercevoir d’animaux sauvages. Quelques réserves se trouvent dans la région, mais les tarifs sont un peu trop élevés. Peut-être qu’avant de quitter le pays, une opportunité se présentera… ou, avec un peu de chance, je croiserai des animaux sur ma route, comme cela m’était arrivé il y a quelques années au Botswana.