
Retour à la capitale.
19 juillet 2025
Retour vers la capitale.
28 juillet 2025En ce lundi matin drapé de pluie, je patiente à l’abri, guettant l’accalmie d’une averse drue avant de m’arracher à Addis-Abeba et de m’élancer vers les terres du sud.
Le ciel demeure voilé pendant plusieurs heures, avant de céder enfin sous les percées timides des rayons du soleil.
Le parcours de cette première journée se heurte à l’inconfort causé par des travaux routiers. La route se transforme en un chantier chaotique : engins bruyants qui creusent et déplacent la terre, tandis que les nids-de-poule et les déviations s’enchaînent, me forçant à une vigilance constante et sans relâche.
Le lendemain, le soleil se montre plus généreux. De chaque côté de la route, l’eau tombée en abondance durant la nuit forme des flaques stagnantes. J’aperçois une femme accroupie dans le fossé, lavant son linge à grands gestes énergiques.
Les laboureurs et leurs attelages sont encore nombreux dans les champs. Au loin, des enfants me repèrent et fondent sur moi, emportés par un élan joyeux, le cœur débordant d’enthousiasme.
Dans les arbres, des charognards immobiles veillent depuis les cimes, tandis que d’autres, en contrebas, s’affairent encore autour d’une carcasse abandonnée.
J’avance à un rythme régulier. Tout se passerait pour le mieux, s’il n’y avait ce changement soudain d’attitude chez ceux que je croise, principalement des enfants. Ils surgissent de toutes parts, courant vers moi en lançant des cris : « you, you », « money, money ». À chacun de mes arrêts, les sollicitations reprennent de plus belle — toujours ce même refrain : « money, money ».
À la fin de la journée, ce ne sont pas les kilomètres parcourus qui m’épuisent le plus, mais bien cette pression constante, ces appels répétés et insistants. Même dans les endroits les plus isolés, il m’est impossible de trouver un moment de répit. Quelqu’un finit toujours par apparaître, la main tendue, répétant inlassablement : « Money, money ».
Un jour, alors que je déguste une orange, un jeune garçon s’approche, la main tendue. Je saisis la seconde orange que j’avais mise de côté et la lui tends. En un clin d’œil, me voilà cerné par une nuée d’enfants surgis de nulle part, tous animés du même désir : recevoir, eux aussi, un fruit.
Inutile de préciser que je me sens alors à la fois impuissant et profondément mal à l’aise.
Je file, mon vélo alourdi d’une tristesse que je vais trimbaler encore longtemps.
Que faire ? Pourquoi ma simple apparition suffit-elle à déclencher de telles sollicitations, presque toujours pressantes, parfois désespérées ?
Je comprends, bien sûr, la détresse économique dans laquelle vivent nombre de ces personnes. Un homme me confie qu’en travaillant comme serveur ou serveuse dans une gargote, on ne gagne parfois que six ou sept euros par mois. Comment survivre avec un revenu si dérisoire ?
La pauvreté est profonde, omniprésente. Pour une large part de la population, le quotidien n’est qu’une succession de privations.
Dans ce contexte, la figure de l’étranger — du « blanc » — est spontanément associée à la richesse. Dès lors, toute interaction se trouve altérée, faussée par cette perception d’inégalité.
Je me sens totalement impuissant, et tellement désabusé face à un monde d’inégalités totalement indécentes. Je suis dépité de constater le fossé sans cesse grandissant entre ces pays et d’autres, dits riches, où taper dans un ballon rapporte des centaines de milliers de fois plus que de sauver des vies humaines. Je suis dégouté de constater qu’on priorise la vente d’armes à l’envoi d’aide humanitaire ou à la mise en place d’échanges réellement équitables et non uniquement axés sur une rentabilité qui ne fait que saigner des pays qui ne cessent de s’appauvrir.
Je poursuis ma route en direction d’Awasa, une ville située sur la rive est du lac éponyme, au cœur de la vallée du Grand Rift.
De nombreux chantiers animent cette cité en pleine transformation. Je passe devant un centre universitaire et de nombreux autres établissements scolaires. Les hôtels y sont nombreux, et la ville, particulièrement vivante. Les rives du lac sont très fréquentées par les habitants des environs, l’atmosphère y est conviviale.
On y déguste du tilapia fraîchement pêché, accompagné de bières locales, le tout au rythme d’un savant et bruyant mélange de musiques africaines et occidentales.
J’avais envisagé de camper au bord du lac, mais je n’arrive pas à m’y installer sans attirer l’attention. Quel dommage !
Plus loin, je retrouve des scènes familières, déjà rencontrées dans le nord du pays. L’eucalyptus redevient omniprésent et structure le paysage. Abattu, il s’aligne le long de la route, attendant d’être chargé.
Mes coups de pédales sont toujours rythmés pas les « you, you » et « money, money ».
Peu à peu, le paysage change. Le terrain devient plus accidenté et je gagne de l’altitude, au cœur d’un écrin de verdure bien plus dense que celui des semaines passées. Les bananiers s’étendent autour de moi. Le long des routes, ce sont désormais des bananes et des mangues que l’on vend.
Lors d’une ascension, deux garçons me suivent en courant. Si tous deux font preuve d’un certain talent, le plus grand d’entre eux déploie une foulée et une allure capables de faire rougir bien des athlètes aguerris.
Au village suivant, c’est un adulte, vêtu d’un tee-shirt, d’un jean et de vieux tennis, qui me dépasse avec une aisance déconcertante. Sa foulée, légère et souple, se déploie avec une grâce remarquable. Aucune trace d’effort ne se lit sur son visage ni dans ses gestes. Courir est pour lui un acte naturel, presque aérien.
J’arrive dans une bourgade où je m’arrête pour boire un thé. Une femme, qui parle anglais, engage la conversation. Elle ne comprend pas que je ne sois ni marié ni père de plusieurs enfants. Rapidement, elle me propose l’une de ses filles en mariage, à condition que je dispose d’argent. Je lui fais alors remarquer que je suis bien trop vieux pour sa fille. Sans hésiter, elle m’assure alors pouvoir me trouver une épouse plus âgée… Une véritable agence matrimoniale improvisée !
Le fait que je n’aie pas d’enfant suscite souvent étonnement et incompréhension, ce qui n’a rien d’étonnant dans un pays où la natalité est particulièrement élevée. L’Éthiopie vient d’ailleurs de devenir le dixième pays le plus peuplé au monde, et il est prévu qu’elle dépasse même la Russie d’ici 2030. Pourtant, en termes de superficie, elle ne se classe qu’au 27ᵉ rang.
Je me rapproche petit à petit de la frontière kényane. Dans quelques jours je devrais donc retourner dans le pays où, il y a dix ans, suite à une mauvaise chute, j’avais laissé ma rate.




































