A dix jours du départ.
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Carthagène des Indes (Colombie), un point de départ au riche passé.
4 février 2020

Il y a un peu plus d’un an, persuadé de mettre un terme à ma vie « cylonomade », je raccrochais mon vélo.  Des images plein la tête et des souvenirs indélébiles devaient m’accompagner dans cette sédentarisation voulue.

Cette décision venait clore 24 années de route en courant, marchant, mais surtout en pédalant aux quatre coins de la planète.  Les derniers tours de roues en compagnie de cyclotouristes agenais me menaient jusqu’au café-vélo où tel un navigateur, je venais « jeter l’ancre ».  Je me trouvais certes en terre connue, mais dans une société qui au cours de ces 24 années a beaucoup changé. Ainsi, les difficultés sous-estimées de ma part m’ont rapidement tourmenté.  

Je me réveille dorénavant dans le même lit, devant le même décor. Une monotonie s’installe insidieusement. Je dois gérer un emploi du temps, prévoir pour les jours, les semaines à venir alors qu’au cours de ces dernières années j’avançais sans savoir où j’allais dormir le soir même. Je ressens dès lors un manque profond s’installer en moi, une tristesse s’immiscer pernicieusement dans mon cœur.  J’ai le sentiment d’être coupé d’un monde dont tout au long de ces années, j’ai perçu les palpitements, « vogué » sur ses artères avec la délicieuse sensation de faire partie de ce grand ensemble.

Petit à petit je m’isole afin, entre autres, de ne pas ennuyer mon entourage avec ce mal-être tellement dérisoire face aux actualités pesantes assénées sur les médias à longueur de journées ?

J’ai juste envie de m’émerveiller devant un paysage inattendu, devant un sourire spontané. Je ne cesse de penser à deux citations qui reflètent à merveille mes pensées. La première, de l’auteur anglais Oscar Wilde : « vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent, c’est tout ». Là est bien mon problème. Tout au long de mon itinérance j’ai eu le sentiment de VIVRE pleinement alors que depuis mon arrêt je ne fais qu’exister, attendant que le grand sablier de la vie s’écoule. La deuxième, du psychologue social, Gustave Le Bon : « On rencontre beaucoup d’hommes parlant de liberté, mais on en voit très peu dont la vie n’ait pas été principalement consacrée à se forger des chaînes ».

Fort heureusement, je présente quelques conférences qui sont un prolongement logique de ces années de pérégrinations. Alors que défilent sur l’écran des images vues et revues, je ne peux parfois retenir quelques larmes, revivant l’intensité du moment. Ces projections sont pour moi une thérapie qui m’aide à ne pas sombrer dans une dépression qui me guète. Je m’installe dans une petite caravane afin de me sentir plus près de la nature. J’observe les écureuils, les oiseaux, les chevreuils…Ils sont face à moi, comme s’ils m’interpelaient : « vient donc avec nous ! »

Puis, conscient que contrairement à ce que je croyais, mon heure de sédentarisation n’est pas encore venue. Je décide donc de repartir sur les routes du monde. Au moment où je prends cette décision, j’ai la sensation de m’être allégé d’un poids, tel un boulet que j’aurais trimbalé depuis des mois. Tout à coup mon corps se remets timidement à vibrer, sans doute sort-il d’une trop longue période d’hibernation.

J’occupe mes jours à quelques préparatifs. Si je dispose de l’essentiel du matériel, je dois encore trouver un ordinateur portable et tout l’équipement photo. Le billet d’avion pour Carthagène en Colombie est déjà réservé pour le 1er février. C’est bien là que va reprendre mon existence cyclonomade. Je vais dès lors me faire l’écho des battements du cœur du monde, de ses soupirs, de ses douleurs, mais aussi de ses joies et de ses beautés.

Conscient que mon bonheur actuel est sur la route je vais donc écouter le proverbe chinois : « si tu veux être heureux, sois-le ».