
Au hasard des routes éthiopiennes.
17 juin 2025
Les amies de mon vélo.
26 juin 2025Je sillonne les routes éthiopiennes comme on déroule une pelote de laine quelque peu emmêlée. Les nœuds sont représentés par quelques bonnes ascensions jumelées à plusieurs portions de route en mauvais état.
Le calme alterne avec la gentille animation des villages traversés. Des gargotes à café s’envolent une multitude d’invites à partager ce délicieux breuvage.
D’autres cambuses où la bière coule à flots, me parviennent des appels plus ou moins compréhensibles. On me lance constamment des « you, you ! » probablement inspirés de films états-uniens, mais s’échappent également quelques « money, money », sans grande conviction. Beaucoup de jeunes hommes désœuvrés y passent de longues heures.
Le chômage des jeunes dépasse les 23% dans le pays. L’un d’entre eux m’explique qu’ils sont nombreux à ne vivre que de petits travaux tels que le chargement ou déchargement d’un camion. D’autres participent à certains travaux agricoles saisonniers. Mais tout cela ne leur permet pas de vivre décemment. Une grande partie d’entre eux ne mange qu’une fois par jour. Le Kat qu’ils consomment régulièrement agit tel un coupe-faim.
L’Ethiopie est classée 176ème sur 191 au niveau de l’indice de développement humain. En cinq ans ce sont plus de 800 000 Ethiopiens qui ont quitté le pays. Plus des trois-quarts étaient âgés de 15 à 29 ans. Un tiers d’entre eux a migré vers l’Arabie Saoudite…Beaucoup n’ont malheureusement trouvé que la mort en chemin.
Derrière les sourires qui me sont régulièrement exhibés, se dissimulent toutes les difficultés du quotidien.
L’accès à l’eau est un souci de tous les jours. Il n’y qu’à observer les gens qui, munis de bidons jaunes, ramènent sur leur dos ou à l’aide d’un âne le liquide salvateur. Lorsque je franchis un pont, j’observe souvent dans le lit de la rivière une floppée d’Ethiopiens remplissant leurs bidons.
Certains villages sont le théâtre de travaux d’installation de canalisations qui permettront une meilleure desserte de l’eau.
Il est fréquent que le chauffeur d’un Tuk-tuk ralentisse à ma hauteur afin de me questionner sur ma destination. Si certaines personnes utilisent les Tuk-tuks comme taxis, beaucoup effectuent de nombreux kilomètres à pied. Je croise quelques vélos, mais dans les zones rurales le vélo est déjà un investissement qui est loin d’être accessible à tout le monde.
Je suis souvent averti de l’arrivée d’un mini-bus par le cri des chèvres qui sont amarrées sur la galerie au milieu de cartons et bagages disparates.
Puis, plus je m’approche du croisement pour Lalibela, plus la route est en piteux état. Les véhicules zigzaguent au pas entre les trous. Des villages, ressort une grande impression de pauvreté. Quasiment plus de gargotes. Les gens consomment ce qu’ils produisent. Les produits manufacturés sont inexistants. On est à l’extrême opposé de la société de surconsommation. Un homme m’explique que le conflit récent n’est toujours pas terminé car des escarmouches ont régulièrement lieu entre militaires et rebelles.
Il est d’ailleurs interdit de circuler le soir car un couvre-feu est en vigueur.
Pour ma part, je suis obligé de me détourner afin d’emprunter un chemin plus long en direction de Lalibela car celui prévu n’est pas sécurisé.
Dans une ascension, un jeune militaire tente de me soutirer de l’argent. Je le traite aussitôt de corrompu et je sors mon téléphone pour le prendre en photo. Puis s’en attendre, je reprends la route. Quelques centaines de mètres plus loin, au-devant du casernement militaire, il arrive avec deux collègues. L’un d’eux me demande, dans un anglais approximatif, d’effacer la photo. Je fais mine de ne rien comprendre. Alors qu’un soldat va visiblement appeler un gradé, je file et n’obéis pas aux appels qui me sont lancés. Je ne serais finalement plus inquiété.
En passant au-delà des 3200 mètres d’altitude la fraicheur se fait sentir. J’en suis ravi car mon sommeil est bien meilleur et la présence de moustiques quasiment nulle.
Sur les dernières dizaines de kilomètres en direction de Lalibela, le bitume est en excellent état. Alors que je m’attends à y trouver de nombreux touristes, je n’en aperçois aucun.
Seul un Anglais venu dans l’espoir de récupérer son véhicule, abandonné en pleine guerre civile, me raconte qu’il a été brûlé. Il est venu ici par avion car pour des raisons de sécurité l’itinéraire menant d’Addis Abeba à Lalibela est toujours fortement déconseillé. Je ne m’y suis pourtant nullement senti en insécurité.
Lalibela est célèbre pour ses onze églises du XIIIe siècle, creusées dans le roc au cœur de maisons rondes.
Un vaste système de tranchées et de passages creusés dans la roche, permet l’accès de l’une à l’autre. Ce dédale de « galeries » mène parfois à des grottes d’ermites ou des catacombes. De nombreuses trouées sont condamnées par une porte.
On a au premier abord l’impression de se trouver au cœur d’un labyrinthe. Puis peu à peu, on prend ses repères et dès lors, la visite devient plus fluide.
Une importante communauté de prêtres et de moines demeure en ce lieu où viennent de nombreux pèlerins.
La visite de ces églises rupestres est un véritable enchantement. Là non plus je ne trouve aucun touriste, si ce n’est un petit groupe d’espagnols de passages pour une journée, venus à Lalibela par avion.
Depuis la guerre civile, le tourisme est quasiment à l’arrêt. Et même si celle-ci est officiellement terminée, le calme n’est pas totalement revenu dans les environs.
Depuis cette période, de nombreux enfants ne sont toujours pas scolarisés. Ce problème se constate dans les petits villages que je traverse.
Un jour, je trouve un camion à l’arrêt. Le chauffeur me propose quelques tranches de Papaye. Il en propose également à deux hommes qui passent. Mais ceux-ci ne savent pas de quoi il s’agit. Le chauffeur leur assure qu’il ne s’git pas de viande car pendant 16 jours leur religion leur interdit d’en manger. Malgré cela les hommes restent méfiants. Le chauffeur doit alors mordre lui-même dans ce fruit. Alors seulement, ceux-ci acceptent d’en manger une tranche, la première de leur vie. Lorsque les hommes s’éloignent, il m’explique de dans cet endroit, la pauvreté est telle que beaucoup de gens ne voient jamais de fruits, bien que présents dans des zones voisines.
La mendicité est une pratique courante. L’extrême pauvreté de certaines personnes est criante. Nombreux sont ceux qui ne mangent pas à leur faim.
A l’heure où il serait facile de résoudre le problème de la faim dans le monde, l’homme préfère développer son ingéniosité militaire, extrêmement couteuse, tristement destructrice, et tellement inhumaine ! On ne cesse de privilégier la force à l’intelligence, l’argent à la générosité et l’individualisme forcené à l’entraide et au partage.
Pour le moment je savoure l’atmosphère paisible de Lalibela et reste quelques jours sur place avant de retrouver montées et descentes, telles des montagnes russes, qui vont me guider vers d’autres merveilles.







































