Symboles d’une lente agonie.
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Un cycliste dans la brume.
12 mars 2020

Tout débute par de sérieuses mises en garde qui je dois avouer, ne me laissent pas totalement indifférent. Je ne cesse toutefois de relativiser en me disant que le Venezuela n’est tout de même pas en guerre. Si je récolte de multiples échos, parfois contradictoires, de vénézuéliens installés en Colombie, j’attache néanmoins plus d’importance aux personnes venant juste d’y arriver, dans la mesure où ils disposent d’informations plus récentes.

C’est donc dans cet état d’esprit que je m’approche de la frontière. La dernière centaine de mètres n’est pas des plus rassurante. Je suis englouti par une marée humaine de vendeurs en tout genre. Un flot continu de marchandises s’écoule en provenance de Colombie. Une flopée de gens disparates s’efforce de tirer quelque chose de positif de cet endroit stratégique. Il y a également une ribambelle de gamins qui malgré leur jeune âge ont déjà un vécu que nombre d’adultes de pays riches n’auront jamais. Mon regard emmagasine ces images alors que mon esprit reste en alerte. On me lance des questions à la volée et j’y réponds sobrement, tout en avançant.

Le poste frontière colombien se franchit avec facilité. Dans le no man’s land, la cohue s’accroît. Les vendeurs de fruits, de cigarettes, de bonbons, d’empanadas, de boissons gazeuses, de café, les changeurs de devises, tous tentent de récolter un peu d’argent. Comme les véhicules ne passent pas la frontière, des hommes aident au transport des marchandises.

Au poste vénézuélien, je patiente dans la file, sans quitter mon vélo des yeux. Les policiers sont étonnés de voir un français à vélo désireux d’entrer dans leur pays. Quelques questions précèdent un « bienvenue au Venezuela » ! Puis j’ai droit à une nième mise en garde en mimant quelqu’un qui tire avec une arme. La portion qui me sépare de la bourgade de Paraguaipoa est, parait-il, très dangereuse.

En sens opposé un long défilé de gens chargés de bagages quittent le pays. certains équipages sont méticuleusement contrôlés par la douane. Les miens ne le sont pas.

Me voici enfin au Venezuela ! Cela se note déjà de par la présence d’imposantes vieilles Chevrolet dont je me demande comment certaines roulent encore. Leurs carrosseries sont attaquées de toute part par la rouille. Malgré une légère appréhension, je ne ressens pour l’instant aucun danger particulier. Au fil des kilomètres cette inquiétude s’évanouie. Je suis ravi d’être là et je vais enfin pouvoir découvrir le Venezuela.

Proche de la frontière on jongle en permanence avec trois monnaies : le Bolivar (dont la valeur ne cesse de fondre), le péso colombien (le plus répandu) et le dollar (dont il vaut mieux disposer de petites coupures).

A peine arrivé dans la bourgade de Paragaïpoa, je suis saisi par l’atmosphère qui s’en dégage. Il n’y a pas d’électricité, l’essentiel des boutiques sont fermées. Des tables sur lesquelles se trouvent quelques marchandises en provenance de Colombie sont installées dans les rues.

Maria m’informe que le salaire mensuel minimum, de 250000 bolivars, permet seulement d’acheter 3 kilos de riz. Elle vend quelques bonbons et son mari répare les crevaisons de véhicules. Elle m’explique, les larmes aux yeux, que sa mère vit en Colombie et vient tous les 15 jours avec un peu d’argent et quelques provisions.

Une chappe de plomb semble être tombé sur cette population qui lutte quotidiennement pour juste s’alimenter. Je m’apercevrais au fil de mon parcours que cette partie est la plus pauvre de ma route. Il y fait une chaleur insupportable et, vu l’absence d’électricité, les gens ne peuvent même pas se rafraichir à l’aide d’un ventilateur. Les moustiques sont à la fête.

Tous me disent clairement ne plus vouloir de « cet incapable de Maduro ». Je suis étonné qu’ils s’expriment aussi facilement avec moi. Je m’attendais à plus de réserve, plus de méfiance, mais il n’en est rien… il n’ont plus grand-chose à perdre. Ils n’en peuvent plus des privations, alors que le pays regorge de richesses.

On me parle à plusieurs reprises d’un cycliste brésilien qui s’est fait dépouiller dans la zone et bien entendu on me met une nouvelle fois en garde face au danger que je cours sur les routes du pays.

Certaines personnes m’expliquent bénéficier une fois par mois d’un colis contenant des produits de bases qui permettent de manger pendant 4 ou 5 jours. Mais ces colis ne sont pas toujours distribués et depuis novembre l’an dernier, ils n’en ont pas vu la couleur. Les gens se sentent délaissé, oubliés et sans espoir.

« Avant, on ne payait ni l’eau, ni l’électricité, ni le gaz et l’essence était quasiment gratuite » me dit Angel, « mais après l’arrivée de Chavez, des techniciens proches du pouvoir, incompétents et insuffisamment formés ont été nommés à des postes de responsabilités. Ils ont pris la place de gens mieux formés et plus expérimentés. Le résultat est visible aujourd’hui, toute la maintenance de nos installations a été négligée et le réseau électrique est en très mauvais état. Des raffineries de pétroles ne peuvent plus fonctionner. Le gaz et l’eau ne nous arrivent plus ».

Plus loin je m’attarde avec Luis, dont la taille des vêtements élimés qu’il porte trahit une sérieuse perte de poids. Il m’explique ne faire plus qu’un repas par jour. Luis rajoute : « à présent il est possible d’avoir du gaz, mais il faut le payer cher car le marché noir se développe et la corruption est généralisée ».

Vente d’essence sur le bord de la route.

Le mari d’Ana est capitaine de l’armée et à ce titre il bénéficie d’un salaire mensuel d’environ 6 dollars. Je n’ai donc aucun mal à imaginer que la police et l’armée soit totalement corrompues. Les multiples postes de contrôles sont autant de possibilités de récupérer un peu d’argent.

Avec de tels salaires il est clair que le taux d’absentéisme est très important dans la fonction publique. Le pays est à l’arrêt et n’est pas près, semble-t-il, de se relever.

Souvent les gens que je croise me demandent de raconter à l’extérieur ce que je vois dans leur pays. C’est sans doute pour cela qu’ils me racontent si spontanément leur quotidien.

Je longe quelques salines où je passe un moment avec une indigène Wayuu. Elle collecte un peu de sel pour le vendre sur le bord de la route.

Collecte de sel dans la péninsule de la Guajira.

Les témoignages se succèdent ainsi tout au long de mes journées. Dès mon entrée dans la ville de Maracaïbo, je note que la grande majorité des commerces sont fermés. Les concessions automobiles sont vides, les rideaux métalliques des magasins sont baissés. L’activité est en fait dans la rue, sur les trottoirs. Chacun improvise une activité pour récupérer quelques sous. La débrouille est devenue le maître mot d’une population livrée à elle-même.

A Maracaibo de nombreux commerces et maisons sont fermés.

Alors que je fais quelques photos, un homme s’approche et m’explique que cette rue était très animée autrefois. « Il y avait un cinéma, des restaurants, des bars. J’en connaissais tous les propriétaires. Ils ont tous quitté le pays » ! En me disant cela je sens beaucoup d’amertume dans la voix d’Eduardo.  

De nombreuses rue de Maracaibo sont désertes.
Commerces fermés dans Maracaibo.

Les alentours de la gare routière, lieu de passage, sont beaucoup plus animés de par la présence en plus grand nombre de camelots en tous genre.

Puis je quitte la ville pour poursuivre le tour du lac Maracaïbo. Partout le même sentiment d’abandon. Des installations pétrolières défectueuses laissent s’écouler un liquide noir qui va se mêler à l’eau du lac. Les gens souffrent et la nature également. Alors que je mange une galette de maïs dans un petit restaurant, un gamin arrive et dit au propriétaire qu’il veut un dollar en échange d’un peu de travail. Je ne le quitte pas des yeux. Le propriétaire le taquine en lui disant qu’il va plutôt lui donner quelques bolivars mais le gamin très débrouillard lui dit qu’il ne veut rien d’autre que le dollar demandé, puis il s’en va tenter sa chance ailleurs.

Petit à petit le paysage change et devient plus vert. L’impression de grande pauvreté des premiers jours est atténuée par l’apparition d’arbres fruitiers qui entourent les maisons. C’est une aubaine pour les habitants du coin car ils peuvent disposer d’un minimum de nourriture. L’activité en vogue est la vente de petits cafés sur le bord de la route. De très nombreuses personnes disposent de plusieurs thermos qu’elles préparent le matin et s’installent devant un ralentisseur, devant un poste de contrôle de la police, devant un arrêt de bus…Des familles entières se consacrent à cette activité. Je suis un bon client, et là également, en plus du café, j’ai droit à de nouveaux témoignages.

La vente de café sur le bord de la route est une activité très courante.
Nouvelle pause café.

Parfois je passe devant une très longue file de véhicules qui attendent pour faire le plein d’essence. Mais l’attente peut durer plusieurs jours. Il faut souvent glisser un peu d’argent pour accéder à la pompe où la quantité octroyée par véhicule est limitée. On trouve par contre de l’essence vendue au marché noir. Plus chère elle permet à plusieurs intermédiaires de récupérer un peu d’argent, comme pour l’eau, comme pour le gaz…

Une activité également répandue est le change de monnaie. De nombreux cambistes s’assurent un revenu d’au moins 20 dollars par jour, soit presque 7 fois le salaire minimum mensuel en une seule journée.

Dans une boulangerie, alors que je m’apprête à payer un pain, un jeune homme me propose de le payer avec sa carte afin que je lui donne de l’espèce car il est quasi impossible pour les gens de retirer de l’argent liquide, tous les paiements se font par carte. Il me dit qu’il ne peut donc pas retirer l’argent de son compte dont la valeur ne cesse de s’amenuiser. En 2018 l’inflation était de 130000 % et en 2019 d’environ 10000 %.

Je quitte finalement le pays par le petit poste frontière de Puerto Santander que l’on me déconseille, mais mon envie de franchir cette frontière secondaire est plus forte. La confusion y est hallucinante. Il m’est difficile de me frayer un passage sur le petit pont qui me sépare de la Colombie. C’est un flot anarchique permanent de gens et de marchandises. Un cortège suit même un cercueil avec cris et larmes. Une femme lance : « bienvenue dans ton pays » !

C’est sur cette triste image que se termine mon parcours vénézuélien. J’ai rencontré une multitude de gens désireux d’échanger avec moi et heureux de rencontrer un étranger venu visiter leur pays. Il est impossible en quelques lignes de résumer ces nombreuses rencontres. Tous les gens qui m’ont raconté leur vie veulent le départ de Maduro et du gouvernement en place. Par contre, ils ne semblaient pas très optimistes sur la possibilité de trouver quelqu’un d’honnête et apte à gérer le pays. Pas une fois on ne m’a cité le nom de Guaido. Il est clair que mon parcours est insignifiant si l’on se fie à la taille du pays, mais ne pouvant pas retirer d’argent surplace et ne voulant pas en avoir beaucoup sur moi, ma durée de séjour était donc limitée.

Ces quinze jours laisseront sans aucun doute une trace indélébile dans ma mémoire. J’espère que dans les années à venir, le soleil qui me brûlait la peau viendra enfin illuminer le cœur, l’âme et la vie du peuple vénézuélien.

Des centaines de logements prévus pour les vénézuéliens sont inachevés. A l’intérieur tout le cuivre a été volé et l’ensemble se dégrade lentement.
Deux gamins en grande discussion dans une rue de Maracaibo.
Les fuites sont nombreuses autour des installations pétrolières.
Petite pause à l’ombre.
Deux symboles…
Étalage de produits achetés en Colombie