Les blessures de la Terre.
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Symboles d’une lente agonie.
4 mars 2020

(Je profite d’une connexion rapide à Maracaïbo, au Venezuela, pour vous envoyer ma première chronique. Tout est ici beaucoup plus compliqué qu’en Colombie et fera l’objet de la prochaine chronique. Mais pour l’instant, faisons un retour en arrière.)

Les inévitables larmes d’avant départ étaient au rendez-vous de ces derniers jours. Dire au revoir à mon entourage en sachant que cela va durer plusieurs années, n’est jamais chose facile. C’est alors un mélange d’émotions accentuées par des nerfs à fleur de peau en raison d’un manque de sommeil, résultat d’une excitation à son paroxysme cumulée à l’éternelle sensation d’oublier quelque chose d’important. Comme toujours les mots que je voudrais adresser aux gens que j’aime restent coincés au fond de ma gorge. J’espère qu’ils lisent dans mon regard tout ce que je ressens.

La veille, le village dit un dernier adieu à l’une de ses habitantes. Monique, était l’une des chevilles ouvrières de l’association qui m’a soutenu lors de mes débuts de voyageurs. Elle part elle-même pour un « voyage » sans retour. Tout au long des années qui viennent son doux souvenir m’accompagnera aux quatre coins du monde.

Les longs discours ne sont rien comparés aux dernières longues étreintes partagées avec Véro, ma petite amie. L’avenir nous réserve peut-être des retrouvailles quelque part sur la planète, comme cela avait déjà été le cas au Canada en 2017.

La dernière nuit ressemble plus à une brève sieste.  Je quitte la maison familiale en essayant de mémoriser chaque détail. Ma maman est debout malgré les 4H du matin. Quelques paroles, encore des larmes, des embrassades et vient l’heure de partir pour l’aéroport de Toulouse, avec ma sœur et mon beau-frère. Une fois de plus ils sont là…ils sont d’ailleurs toujours là quand j’en ai besoin. Qu’il est bon de se sentir toujours uni à ma « sœurette ». J’ai la chance et le privilège d’avoir une famille unie. Lorsque je reviendrais, mes neveu et nièce seront entrés dans la vie active…une autre page sera tournée.

Puis les choses s’accélèrent. A l’aéroport je suis inquiet pour mes bagages dont le poids et les dimensions dépassent les limites autorisées. Je m’attends à payer un excédent en espérant cependant qu’il ne vienne pas trop, dès le départ, grever mon budget.  Au guichet de la compagnie, le steward s’avère bienveillant.  Pour pardonner le retard du vol causé par un problème technique, je bénéficie même d’un petit avoir pour un petit déjeuner…Tout cela est de bonne augure…pourvu que ça dure !

Dès ma descente d’avion à Carthagène des Indes (Colombie) j’ôte quelques vêtements inadéquats sous cette latitude. La chaleur humide est pesante. Je passe une partie de la journée à me reposer et le lendemain sera essentiellement consacrée au remontage du vélo. Les jours suivants, j’alterne repos, préparation de mes sacoches et visite de Carthagène. Je mange à plusieurs reprises dans des gargotes de rue. J’y croise des colombiens qui travaillent dans le coin. Les restaurants sont plutôt pris d’assaut par les touristes. Les décibels sont poussés à leur maximum… « bienvenido a sudamérica » !

En déambulant dans d’autres quartiers, je sympathise avec trois jeunes vénézuéliens qui peignent une grande fresque murale. Depuis deux ans et leur fuite du Venezuela, ils vivent de leur art dans cette ville de Carthagène.

Les jours suivants, au fil de ma route, le nombre de vénézuéliens croisés ne cesse de croître. Quasiment tous sont jeunes. La grande majorité me dit avoir quitté le Venezuela depuis déjà deux ans. Une grande partie ne dispose même pas de passeport « trop long à obtenir » me dit-on. Beaucoup me déconseillent d’aller là-bas en raison de l’insécurité qui y règne ainsi que de la pénurie en alimentation et en eau.

Je me dévie en chemin pour aller dans la bourgade de Galerazamba où je visite des salines. Celles-ci se colorent de rose dès que le vent s’intensifie. Je roule entre les étangs amusé de mon attirance pour ce genre d’endroit où que ce soit dans le monde…une carence en sodium peut-être ?

L’après-midi étant déjà bien avancé, je me dirige vers une école dans l’espoir de pouvoir y accrocher mon hamac. L’agent d’entretien me guide au secrétariat, qui téléphone au directeur pour enfin m’en donner l’autorisation. J’accroche le hamac, alors que l’agent d’entretien collecte de grands bidons qui servent de poubelle, pour les vider dans un coin du parc. Aussitôt, papiers et plastiques s’envolent pour retourner dans l’ensemble du parc de l’école. En le voyant faire je me dis qu’il pourrait carrément supprimer les bidons car le résultat serait le même si les élèves jetaient leur détritus directement sur le sol.

Le lendemain matin, en passant près d’un étang, j’observe des hommes venus remplir des bidons d’eau. Ils vont ensuite vendre cette eau dans les maisons voisines. Elle servira à se laver, à faire la cuisine et l’entretien de la maison. Je discute un moment avec eux puis je me dirige vers un volcan de boue proche de là.  Je suis assez étonné de voir ce cône de quelques mètres qui semble sorti de nulle part. C’est visiblement l’attraction du lieu. Des gens montent et descendent dans la boue pour ensuite aller se baigner dans le lac tout proche.

Soudain : un corps étendu sur le bord de la route ! Je m’arrête et fais signe à une moto qui passe. Le motard me fait signe que l’homme dort, ce qu’en effet je vérifie en entendant un sérieux ronflement. Petite frayeur !

Il fait chaud, j’ai mal à mon fessier car je dois faire ma nouvelle selle en cuir. Je lutte contre un vent puissant. De plus, ma condition physique actuelle est plutôt mauvaise et nécessite quelques semaines de route.

Le dimanche, j’atteins la ville de Barranquilla où je ne cesse de croiser des groupes de cycliste et cyclotouristes. Le vélo semble être une activité majeure en Colombie. Certains roulent à un très bon rythme mais beaucoup font une sortie entre amis et multiplient les pauses pour boire un jus de fruit ou manger une empanada. L’atmosphère est agréable et le but de ces cyclistes semble plus de prendre du plaisir que de réaliser une performance.

De Barranquilla à Cienaga, une longue bande de terre entre mer et lac est exposé au vent. Mieux vaut prévoir des réserves d’eau ce que n’ont malheureusement pas fait deux jeunes vénézuéliens. Je les approvisionne en eau car aucun véhicule ne s’arrête, probablement par peur d’une attaque.

Les ordures jonchent le bord des routes, mais pas que. En effet je trouve des lieux habités envahis par des détritus très variés. L’homme poursuit sans relâche l’active destruction de son milieu naturel. Dans ces moments-là je ressens un gros sentiment d’impuissance.

Le soleil se rappelle au bon souvenir de ma peau et de mes lèvres rapidement brûlées. Le vent s’acharne à freiner mon avancée, à moins que ce soit pour m’aider à parfaire ma condition physique.

Les vénézuéliens ayant fui leur pays sont en nombre croissant au fur et à mesure de mon approche de la zone frontalière. Je contacte par mail l’alliance française de Maracaibo, mais c’est l’ambassade de France qui me répond :

« Bonjour,

Il est formellement déconseillé de traverser le Venezuela à vélo ou en véhicule. Les voyages sur le territoire du Venezuela sont déconseillés sauf raison impérative, Le Venezuela fait partie des pays ayant l’un des plus forts taux de criminalité au monde. Les conditions de sécurité continuent de s’y dégrader ».

Il est vrai que sur le site du ministère des affaires étrangères on n’encourage pas vraiment les voyages au long cours. Nombre de pays sont fortement déconseillés. Néanmoins, je glane auprès des vénézuéliens que je rencontre des informations sur la situation réelle du pays. Beaucoup sont en Colombie depuis plusieurs années et me déconseillent d’y aller. Mais à Riohacha j’en rencontre plusieurs qui ne sont ici que depuis peu et ceux-là me donnent quelques conseils utiles tout en m’affirmant que je peux y aller. Ce sont eux qui emporteront ma décision : je vais au Venezuela !

Je file vers Maïcao, dernière ville située à une douzaine de kilomètres du Venezuela, dans un décor de cactus et d’acacias dont les épines se décorent de sacs plastique. Le vent me repousse toute la journée. Je bois des litres d’eau. Je suis tellement empli de liquide que je ne parviens même pas à manger. Quatre chiens faméliques qui m’entourent en sont très heureux. Arrivé en ville une vénézuélienne me conseille de prendre des petites coupures de dollars et quelques bolivars qui pourront me dépanner. Pour cela je vais sur la place centrale où des personnes devant leur petite table, m’échangent gentiment quelques billets de 20 dollars contre des petites coupures qui me seront plus utiles.

Je suis près, il ne me reste plus qu’à franchir la frontière…

PS : Depuis quelques jours au Venezuela, j’ai le sentiment d’être dans un pays à l’arrêt. La vie des gens est une lutte quotidienne pour trouver à manger. La débrouille est le seul moyen de s’en sortir. Je vous en dirais donc plus sur ce pays dans mes prochains messages.