La gestion de l’eau est toujours un souci au cours de cette période en raison de la chaleur en vigueur dans la région. En débutant mes journées très tôt j’évolue sur une bonne partie de l’étape avec des températures plus clémentes ce qui me permet de moins boire. Mais parfois mon organisme nécessite plus de repos afin de mieux récupérer des efforts de la veille. Les journées deviennent alors plus délicates en raison d’une consommation d’eau plus importante. De ce fait, il n’y a pas vraiment de journée type et je me laisse donc guider par ma seule envie.
Tout commence par une douleur au genou gauche. En atteignant le village d’Oroco je suis un peu inquiet pour le lendemain. Je tente de me rassurer en pensant que cette douleur est sans doute due à l’inclinaison accentuée de la route et à mes sauts d’urgences sur le bas-côté pour éviter des véhicules peu courtois. Au petit matin la douleur semble avoir disparue et après quelques kilomètres me voilà rassuré, tout du moins sur ce point, car à présent je me sens fatigué et sans énergie. Trente neuf kilomètres plus loin, au village de Cabrobo je décide même d'écourter mon étape.
Le lendemain n’est pas mieux, j’ai le sentiment de passer plus de temps derrière les buissons que sur la route elle-même. J’ai une formidable diarrhée. Le rouleau de papier hygiénique à peine rangé, me voilà obligé de le ressortir en catastrophe. Sûr qu’à ce rythme là je ne vais pas arriver de sitôt au village suivant. Me déshydratant rapidement je suis obligé d’arrêter des véhicules à plusieurs reprises pour leur demander de l’eau. Dès mon arrivée, je me réfugie dans une chambre et m’endors presque aussitôt. Fort heureusement ce coup de fatigue passager sera de courte durée et le lendemain j’ai l’impression d’être un autre homme.
Alors que j’avance à un rythme correct pour quelqu’un qui transporte sa maison sur le dos, mon regard est attiré par des broussailles qui semblent différentes aux autres. Plus près, je m’aperçois qu’il s’agit de cabanes abandonnées et en grande partie détruites. On dirait un campement de paysans Sans Terre déserté. A quelques kilomètres de là, un drapeau rouge accroché au bout d’un mat signale effectivement la présence d’un campement Sans Terre cette fois-ci bien habité.
Quelques personnes m’accueillent et m’offrent un peu d’eau de coco. Un petit groupe d’enfants se forme rapidement autour de nous. Mon accent déclenche quelques rires sympathiques. Après avoir discuté avec des adultes, je demande aux gamins s’ils veulent bien me servir de guides dans le campement, idée qui les enchante. Chacun veut me faire connaître son habitation. Le campement est composé de maisons de fortunes bien alignées abritant près de 320 familles. Chaque petite rue compose un groupe dont une personne est responsable. L’alcool est interdit dans le campement afin d’éviter les problèmes. Deux hommes distribuent des bidons d’eau qu’ils viennent de remplir dans le fleuve à deux kilomètres de là. Tous les jours cette tâche doit être répétée.
Une fillette accroupie, serre une noix de coco tout en m’observant silencieusement. Une femme prépare méticuleusement les branches de palmiers qui vont servir à la construction de nouvelles habitations. Plusieurs autres préparent le repas. Proche de là, un chien a creusé un trou dans le sol afin de rechercher un peu de fraîcheur. Deux porcelets attachés à un arbre fouinent en quête d’un reste de nourriture. Du linge étendu sèche rapidement sous l’action cumulée du soleil et du vent.
Tout à coup, un enfant me demande de jeter un œil à l’intérieur d’une habitation. Là, une femme tient un bébé dans ses bras et m’explique que celui-ci est né dans le campement. Je suis donc en présence d’un bébé sans terre qui pour les premiers mois de sa vie n’a connu que l’intérieur de cette cabane. Quel avenir lui est réservé ? Le petit Gabriel va-t-il un jour sortir de cette situation défavorisée ?
Certains logis sont recouverts de bâches de plastique noir afin d’étanchéifier la toiture.
A l’intérieur, des branches accrochées aux murs permettent de suspendre les ustensiles de cuisine ou les vêtements. Le reste est rangé pèle mêle dans un coin ou sur le lit. Un vieux drap suspendu fait office de cloison entre la chambre et la cuisine. Une bouteille en plastique contenant une bougie, accrochée à une brindille, fait office de lampe.
On m’offre un café chauffé dans une boite de conserve posée sur un petit feu, puis une nouvelle noix de coco…je me sens gêné, mais un refus serait totalement déplacé. Par-ci par-là, des morceaux de viandes sèchent suspendus en plein soleil.
Les enfants semblent heureux de me faire visiter ainsi leur lieu de vie. Pendant quelques heures, j’en oublie presque leur pauvreté et me sens bien au milieu de tant de gentillesse de simplicité et de générosité. En les quittant je sais que cette rencontre n’est pas sans lendemain…
Quelques jours plus tard, me voilà dans la petite ville de Piaçabuçu. Le 24 décembre 2000 j’étais assis au même emplacement et écrivait alors en observant le coucher de soleil sur le fleuve : « …ce spectacle fascinant, possède quelque chose d´unique et de merveilleux dont on ne doit jamais se lasser ». Aujourd’hui je confirme mes dires de l’époque. Malgré le temps qui passe et la masse d’images qui a défilé sous mes yeux, j’y ressens la même émotion qu’en cette veille de Noël 2000.
Je suis assis sur le bord du fleuve et observe le spectacle incessant. Ici, nul besoin de téléviseur, le filme est sur le fleuve et déroule une bobine sans fin.
Des embarcations aux voiles carrées de couleurs distinctes défilent au large. Des hommes discutent pendant que l’un d’entre eux dors sur une chaise en plastique, la tête appuyée contre des filets de pêche méticuleusement accrochés à une branche de l’arbre qui leur fait de l’ombre. Une vingtaine de personnes montent sur une barque qui va leur faire traverser le fleuve. Un enfant en slip est assis sur la dernière marche d’un escalier ; les pieds dans l’eau il joue avec les ustensiles de cuisine que sa mère est en train de laver. Un peu plus loin d’autres gamins s’aventurent un peu plus dans le fleuve sous le regard attentif de leur mère qui fait la lessive.
Sur d’autres marches se sont cinq femmes qui lavent tous le linge sale de la famille. Lorsqu’elles terminent, elles se jettent à l’eau et s’amusent avec leurs plus jeunes enfants.
Des garçons nagent jusqu’à une barque et font ensuite une course jusqu’à la berge.
Dans la rue longeant le fleuve, l’animation bat son plein. Des hommes réparent des filets qui ont été endommagés lors de leur dernière sortie.
Une femme vide un poisson puis l’entaille sur toute sa longueur de façon à en faciliter la cuisson.
A côté, du poisson sèche à même le sol en plein soleil. Des enfants avec leur attelage attendent le retour de leur père pour charger la prise journalière. En bout de quai, un homme sous les regards attentifs d’autres, répare une barque.
Des personnes chargent sur leur voiture des caisses en polystyrène contenant des poissons recouverts de glace. Ils partent ensuite vers des villages ou villes éloignées pour vendre la marchandise. Tous les jours se répète ce balai d’intermédiaires qui assurent le lien entre les pêcheurs et les consommateurs.
Je me rends compte alors que je viens de passer quelques heures ainsi, spectateur de scènes de vie qui m’ont fait oublier le temps qui passe.
Je suis émerveillé par le côté paisible de cet endroit, par l’atmosphère de paix et de vie saine qu’il dégage.
Je quitte Piaçabuçu avec une nouvelle fois le sentiment que je pourrais très bien vivre dans cet endroit. Je pense atteindre l’embouchure du fleuve dans deux jours. Pourtant après quelques kilomètres j’aperçois un panneau indicateur : « Foz do Rio São Francisco ». Il y a donc visiblement une autre possibilité que celle que j’imaginais. Un homme me signale qu’en effet je peux arriver à l’embouchure par ce chemin, cependant je vais devoir effectuer une traversée de rivière avec une barque. L’excitation augmente immédiatement, car si tout va bien je vais terminer ce parcours aujourd’hui même.
Je cours sur un chemin de terre bordé de clôtures et entouré de cocotiers. Au petit village de Potengi, un pêcheur me signale à nouveau qu’il est impossible de passer sans barque et se propose illico pour me faire traverser. Nous embarquons et heurtons aussitôt une pierre : la barque prend l’eau. Fort heureusement nous avons le temps de retourner au point de départ où un autre pêcheur prête son canot, et nous voilà repartis.
De l’autre côté de la rivière nous atteignons d’anciennes rizières, abandonnées à présent. Des cocotiers peuplent cette zone qui n’est pas entretenue.
Je commence donc à errer sur ce labyrinthe de digue arrivant parfois dans un cul de sac qui m’oblige à un demi tour. Je vois les dunes que je dois atteindre mais ne parviens pas à sortir de cette impasse. Enfin après plus d’une heure d’errance je débute l’ascension d’une petite dune de sable blanc qui indique la proximité de l’océan. Quelques pas suffisent pour accéder à son sommet et apercevoir aussitôt l’immensité bleue. En scrutant attentivement j’aperçois sur la droite quelques cocotiers qui délimitent l’arrivée du São Francisco. Je marche un peu sur quelques dizaines de mètres comme pour avoir le temps de savourer cette vue et cet instant. Puis je reprends mes foulées, raccourcies par la présence du sable. Plus je m’approche de la fin et plus les battements de mon cœur s’accélèrent. Le sable est relativement ferme ce qui facilite mon avancée bien qu’à présent tout cela importe peu tant je suis certain d’atteindre mon but.
Une dernière dune et me voilà au pieds des cocotiers, avec sous mes yeux le São Francisco, majestueux, victorieux lui aussi. Quelques photos puis je descends à sa rencontre pour l’accompagner sur ces derniers mètres. Mon compagnon de route va me laisser ici en allant se fondre dans l’immensité de liquide salé, franchissant le dernier obstacle constitué par les vagues, comme un ultime test lui permettant d’épouser l’océan.
Me voilà seul à présent, les pieds dans l’eau à l’ultime limite du fleuve qui caresse mes pieds en guise d’adieu. C’est sur cette marque d’amitié qu’il pénètre enfin dans son nouvel univers.
Adieu São Francisco !