Jacques Sirat

L'âme des fleuves
Voyage en courant
 
 
 
 
 

Tour du monde
Voyage en vélo
(31/03/97 - 24/10/04)
 
 
 
 
 

Voyage en courant

Chronique n°4 : Entre innondations et manque d'eau

A l'ombre des fleurs
A l'ombre des fleurs
Bateau sur le Sao Francisco
Bateau sur le Sao Francisco
pirapora chemin de fer
Des enfants pêchent sur le Sao Francisco

Dans la ville de São Francisco où j’effectue une pause de trois jours semble s’être « développée » une complicité entre le fleuve et les riverains. Bien que depuis deux jours le temps soit ensoleillé, le niveau d'eau ne cesse d’augmenter. Le São Francisco semble vouloir alerter la population sur sa souffrance dûe à la polution qui ne cesse de progresser. Comme un animal blessé il parait s'étirer, se tordre de douleur et en même temps donner tout ce qu'il a de meilleur à cette population dont il connait tous les secrets.
Sa crue  met chaque jour plus en évidence la capacité des brésiliens à transformer des situations difficiles en moments de divertissement. Le long du fleuve quelques bars sont innondés de 50 à 60cm d’eau. Au lieu d’évacuer le lieu, le propriétaire installe les tables, les chaises et appelle les clients : « venez boire une bière à la plage du São Francisco ! » crit-il amusé. Déjà atablés, les premiers clients, les pieds et les jambes dans l’eau se réjouissent de cette situation cocace. La joie et les éclats de rires sont au rendez-vous.
Dans un bar voisin, un client quelque peu éméché se laisse tomber de sa chaise et donne quelques brasses. Un autre arrive du fleuve et pénètre dans le bar en barque, ce qui amuse tout le monde. La célèbre expression brésilienne « dar um jeito » (se débrouiller), prend vraiment tout son sens.

Lorsque je quitte la ville, quelques averses viennent à nouveau perturber ma progression. Cependant sur cette partie du parcours je trouve régulièrement un peu de compagnie. Ainsi un cavalier m'accompagne sur quelques kilomètres. Peu après qu'il m'ait quitté j'atteins un hameau où le propriétaire de la lanchonnette m’invite à manger dans sa maison voisine. Une assiette de riz avec des haricots, de la citrouille et quelques morceaux de viande de boeuf sont les bienvenus. L’homme m’informe sur quelques fazendas dans lesquelles je peux faire une halte. Malheureusement des trous d'eau obstruent totalement le chemin. Je déchausse une fois, deux fois...cinq fois, puis devant leur grand nombre j’abdique et entre dans les flaques avec mes adidas qui vont pleurer des larmes boueuses pendant le reste de la journée. Dés lors mes pieds sont une nouvelle fois mis à rude épreuve et me le font savoir à chaque foulée.
Fort heureusement pour les jours qui suivent, la situation s’améliore. Le soleil remplace la pluie et je trouve même de longues zones goudronnées et séches.

En arrivant au village de Pédras de Maria da Cruz, je suis, comme souvent, étonné devant le grand nombre de bars. Dans la rue, des gens se promènent, d’autres vont à vélo...la ville est calme.

Alors que je mange un « prato feito » (une simple assiette contenant riz, haricots et viande), Je réalise que la musique diffusée est religieuse. Il est en effet fréquent que les commerces tenus par des adeptes des nombreuses églises évengéliques écoutent à longueur de journée des chants religieux.

Dans la rue principale des personnes agées sont assises soit sur une pierre, soit à même le trottoir. Une vieille femme, un foulard blanc soigneusement noué sur ses cheveux, observe le mouvement de la rue laissant tranquilement s’écouler, secondes, minutes et heures...
A la terrasse d’un bar voisin des jeunes s'acharnent sur l'unique billard au tapis témoignant des nombreuses parties jouées. Juste à côté quatre hommes attablés boivent des bières à qui ils semblent avoir lancé un défi. Une voiture arrive à vive allure, le chauffeur en descend fiérement, ouvre le coffre laissant ainsi apparaître de grandes baffles qui terminent avec la tranquilité de l’endroit. Il s’installe à une table, commande une bière et muni d’une télécommande pousse le son à la limite du supportable. Les gens sont quasiment obligés de crier pour s’entendre. Cette pratique qui est depuis quelques temps condamnée par une loi dite du silence, reste encore trés répendue dans le nordeste et les zones rurales.
Un jeune garçon, nu comme un vers, observe silencieusement sa mère qui balaie méticuleusement son devant de porte. Deux fillettes poussent le fauteuil roulant de celui que je suppose être leur père.
Des filles coquettes défilent par groupes de deux ou trois, jettant un oeil discret sur des garçons assis en terrasse dont les regards sont beaucoup plus insistants. Un jeune homme joue de la guitarre seul sur le seuil de sa maison. Quelques chiens faméliques errent autour des tables dans l’espoir de trouver un petit reste de repas pendant que d’autres s’acharnent à éventrer quelques sacs poubelles, s’appliquant à en étaler le contenu dans la rue.
Au fur et à mesure que le soleil baisse, embrasant le ciel, des femmes poussant leur petite cuisine ambulante prennent place le long de la rue centrale. A présent, hotdogs, hamburguers et brochettes variées viennent parfumer l'atmosphère et éponger les litres de bières ingurgités.
Proche de moi, un homme trouve à la sortie d’un zig et à l’amorce d’un zag un banc de pierre sur lequel il s’allonge et s’endort aussitôt.Ainsi va la vie des petits villages brésiliens...

Quelques jours plus tard je trouve des zones arides et inhabitées. Si pendant de nombreux jours j'ai souffert de l'humidité qui ne cessait d'irriter mes pieds, à présent je vais devoir gèrer la chaleur et surtout mon incapacité à amener beaucoup d'eau. Si je commence en ne buvant que quelques gorgées, rapidement, avec la hausse des températures je vide un à un mes quatre bidons. Parfois, une flaque sur le bas-côté me sauve mais ce n'est pas toujours le cas. Un jour sachant qu'il n'y a aucune habitation sur une soixantaine de kilomètres, je me fais déposer des bouteilles d’eau sur le bord de la route par un homme en voiture. Mais je n'aime pas trop dépendre ainsi de quelqu'un d'autre. Ce parcours le long du São Francisco me fait passer d'un extrême à l'autre. Un jour j'ai trop d'eau et le jour suivant j'en manque.
En me rapprochant du fleuve, du côté de la ville de Barra la route est totalement innondée et je dois par conséquent effectuer une longue traversée en bateau. 

Dans le village de Fabiâo 1 Armando propriétaire d'un lac où les gens viennent pêcher le week-end, m’héberge dans un petit local qu'il aménage pour louer aux clients. Béto, garçon d’une quinzaine d’année l’aide dans ses tâches quotidiennes. Il a été recueilli par Armando voilà près de dix ans. Il vivait alors avec ses parents alcooliques dans une petite maison à l’autre extrémité du village. Malheureusement sa mère décède d’une cyrose alors qu’il n’a que quatre ans. L’année suivante son père, complétement ivre meurt renversé par une voiture devant un bar du village. Pendant plusieurs semaines, Béto agé alors de cinq ans erre de maison en maison en quête d’un peu de nourriture. Armando s’apercevant de la détresse de ce gamin sans famille décide donc de l’accueillir chez lui où ses deux autres enfants le considèrent aussitôt comme leur frère.
Si le Brésil est un pays où la violence et la pauvreté sont trés répendu, il est également un pays où de belles histoires de générosité peuvent nous servir d'exemple.

Entre Manga et Carinhanha je suis à nouveau bloqué par une zone innondée. Un cavalier me propose de passer mes sac à dos et ventral avec son cheval de façon à les maintenir au sec pendant que je nage. Il m’annonce environ 400 mètres de traversée. A peine commencé, je me rends compte que la distance a été largement sous-estimée et décide de faire demi-tour. Puis, ne voyant pas de solution, je commence à désespérer lorsqu'un pêcheur passe en barque et me fait traverser les fameux 400 mètres qui en réalité mesurent près de 6km.
Dans un petit bar où je fais une pause plusieurs hommes passent le temps autour de verres de cachaça. Le propriétaire m’annonce qu'à 21km environ, le chemin est noyé et qu'il me faudra trouver une nouvelle embarcation. Roberto entendant cela se propose aussitôt pour me faire traverser car sa barque est sur place. Pour rejoindre cet endroit il propose de m’accompagner en courant ce qui fait rire le propriétaire. Roberto réagit et affirme qu’il peut ce que son frère certifie. Puis il argumente en avançant la trentaine de km que je viens de courir et le poids de mon sac à dos. Voyant que le propriétaire du bar n’est en rien convaincu il lui lance un pari de 200 réais, plus de la moitié du salaire minimum. Le pari et relevé et les discussions vont bon train dans le bar chacun donnant son avis sur la chose. Le propriétaire voulant sans doute soigner « son poulain », m’offre à boire et manger avant le départ, c'est toujours ça de gagné! Pendant ce temps Roberto se dope à la Cachaça.
Le top départ est enfin donné. De mon côté je ne suis pas en mesure de changer de rythme et vais me contenter de courir comme j’en ai l’habitude. J’observe du coin de l’oeil Roberto qui torse bombé semble d’une aisance phénoménale au point que pour corser sans doute l’épreuve il court quasiment en apné. Au bout de 300 mètres et la première petite butte avalée nous sortons de la vue des parieurs. Roberto stoppe tout à coup et me demande de patienter cinq minutes. Il se dirige vers une maison  où il entâme une discussion avec un homme qu’il semble connaître. Puis il monte sur un cheval et vient me retrouver en m’annonçant : « il fait bien trop chaud pour courir aujourd’hui » !
Je lui rappelle que son frère va perdre 200 réais, ce qui avec un haussement d’épaule ne semble en rien l’émouvoir. Après quelques kilomètres un cavalier envoyé par les parieurs nous rejoint. En voyant Roberto, il part dans un éclat de rire communicatif et retourne annoncer le résultat.
Avec la chaleur actuelle ma consommation d’eau est particulièrement élevée (environ 7 ou 8 litres par jour), ce qui pose quelques problèmes d’autonomie. Pour faire face à cela je débute mes étapes vers 5h15 alors que le jour n’est pas encore levé. Ma consommation d’eau est ainsi beaucoup moins importante sur les premières heures. Dès mon arrivée, ma première tâche est la lessive (short, chaussettes et tee-shirt). Ensuite je me lave, mange  puis fais une petite sieste avant d’aller visiter le village et discuter avec les gens.
 
Si le Brésil est connu pour les grandes inégalités que l'on trouve sur son territoire, je dois avouer que celles-ci ne cessent de me surprendre. Lors d'un passage dans une fazenda où les employés m'avoue toucher moins que le salaire minimum, ils m'annoncent également que le propriétaire est à la tête de 17 fazendas dont la plus petite détient 2000 têtes de boeufs. Ailleurs le propriétaire en possède une dizaine ainsi qu'une entreprise de bâtiment....Mais dans chacune de ces fazendas la similitude est l'insignifiance des salaires des employés.

A mon arrivée à Sobradinho je suis surpris par l'état "d'abandon" de cette ville où se trouve une grande usine hydro-électrique. Les gens avec lesquels je discutent se demandent tous où va l'argent. Ils me font comprendre que la gestion de la municipalité laisse beaucoup à désirer...Le barrage de Saobradinho, d'une longueur de douze kilomètres est nettement plus impressionnant que celui de Trés Marias situé plus en amont du fleuve. En montant sur une colline voisine je possède un point de vue magnifique sur le barrage, la ville et le lac artificiel qui embélit ce paysage aride...mais pour autant je ne vois pas encore l'océan...



Une femme fait la lessive dans le fleuve

Je reprends des forces

Vue partielle du barrage de Sobradinho