L'âme des fleuves
Voyage en courant
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Tour du monde
Voyage en vélo
(31/03/97 - 24/10/04)
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Chronique n°3 : Lorsque le ciel brésilien pleure
Ma trève ensoleillée sur les magnifiques plages nordestines vient de prendre fin. Je retrouve Très Marias, ville que j’avais laissé sous des pluies diluviennes avec l’espoir du beau temps qu’on m’annonçait sous peu. Pourtant aujourd’hui, la ville n’a rien à envier à une éponge tant elle est gorgée d’eau à ne plus savoir comment l’évacuer.
Ma quête d’informations concernant la piste qui mène à la ville de Pirapora est quasiement vaine. Cet itinéraire semble n’être qu’une imagination des cartographes. Personne ou presque ne l’emprunte, préférant un long détour par la route goudronnée.
Le 5 février au matin, je file donc vers l’inconnu. Je suis régulièrement douché par une bonne averse mais cela reste raisonnable. Si par endroit la piste est boueuse, dans l’ensemble elle absorbe plutôt bien les quantités d’eau tombées depuis plusieurs mois.
Pour peu, à un croisement, je ne voyais pas le premier village situé sur cet itinéraire. Cinq ou six maisons seulement le constituent. Au centre se trouve le petit bar de « Pétéca », un vieil homme trés calme que semblent apprécier les trois jeunes assis à l’entrée. Apprenant que je n’ai rien mangé de la journée, il m’offre avec un large sourire du café et des biscuits tous chauds préparés par sa femme. Son sourire n’a d’égal que celui d’un client qui, la bouche encore pleine, lance à Pétéca, sur le ton de la plaisanterie que ce sont les meilleurs biscuits qu’il a mangé ici jusqu’à ce jour. Puis il rajoute dans un éclat de rire contagieux que ce sont aussi les premiers. Les plaisanteries s’ensuivent alors sur le fait que la quantité de biscuits doit être proportionnelle aux kilomètres effectués. Entre chaque biscuit il ingurgite une gorgée de cachaça (alcool de canne).
Tout le monde me déconseille de poursuivre sur cette rive car les habitations y sont inexistantes et de nombreux croisements de pistes sans indications vont sans aucun doute m’amener à me perdre au milieu de la forêt d’eucalyptus. Mieux vaut aller voir des pêcheurs à quelques kilomètres de là pour qu’ils me fassent traverser le fleuve.
Un peu plus tard j’arrive au lieu indiqué et, Wilson, le premier pêcheur que je rencontre, m’offre un jus de mangue en m’expliquant que pendant quatre mois la pêche est interdite, mais que depuis quelques années les pêcheurs perçoivent pendant cette période un salaire minimum. Il accepte ensuite sans problème de me mener sur l’autre rive au point de départ d’un petit sentier que je devrai suivre jusqu’au premier village.
Il démarre le moteur de sa petite barque et nous voici naviguant sur le São Francisco dont le niveau est environ neuf mètres au-dessus de son niveau habituel. Des arbres sont engloutis, d’autres ne montrent que leur cîme. Je patauge ensuite sur environ un kilomètre pour atteindre le village de Sambaïba où quelques personnes se regroupent rapidement autour de moi. J’apprendrai par la suite que je suis le premier étranger à passer ici, mis à part un jeune misionnaire ayant accompagné un prêtre le temps d’une messe.
Marcinho, propriétaire d’un des deux petits bars du village me propose de manger et loger sous son toît. En attendant, attablés à l’unique table du lieu, nous faisons plus amplement connaissance. Nous dissertons sur la tranquilité de cet endroit en opposition aux grandes métropoles brésiliennes.
Puis un homme s’installe à nos côtés tentant d’être le plus discrêt possible, effort inutile car il va devenir bien au contraire le centre des dicussions. Béto, agé d’une cinquantaine d’années est père de cinquante deux enfants dont trente six déclarés. Je pense aussitôt au routier que j’avais rencontrés lors de mon tour du monde dans le nordeste brésilien et qui avait trente trois enfants. Aujourdhui le voici détrõné par Béto. De temps à autre un jeune arrive et le plus souvent c’est un de ses fils. La ressemblance ne prête pas à confusion. Parfois lorsqu’un nouveau arrive, j’observe Béto l’interrogeant du regard auquel il me répond, un large sourire teinté d’une certaine fierté : « non pas celui-là !». D’un côté comme de l’autre les blagues fusent. Je lui fait remarquer qu’il a de quoi constituer quatre équipes de foot-ball, remplaçants inclus. Au moment de le quitter, je lui lance que jamais je n’enverrai ma fiancée dans un lieu aussi dangereux et Béto part dans un éclat de rire qui conclue cette rencontre originale.
Au terme d’une nuit où je fûs la cible privilégiée des moustiques, trop heureux sans doute d’avoir un peu de chair fraîche, je me dirige à nouveau vers des pistes sur lesquelles les indications sont plutôt maigres. Je suis rapidement confronté à un problème insurmontable : des ruisseaux devenus des torrents d’eau boueuse coupent la piste à de multiplent endroits. Si je peux en traverser certains en me déchaussant, d’autres sont trop dangeureux pour que je m’y risque. J’opère alors de longs détours et me perds en raison de multiples croisements sans indication. Je passe mon temps non pas à courir mais à marcher sur des pistes boueuses ou caillouteuses et glissantes. En soirée j’atteins une Fazenda qu’on m’avait signalé mais pour l’atteindre j’ai parcouru plus de quarante kilomètres supplémentaires. J’ai les pieds mouillés et irrités. Je n’ai rien mangé de la journée et aspire à un repos bien mérité.
Je m’approche du portail de la Fazenda alors que les chiens donnent l’alerte. Deux hommes que je devine être père et fils s’approchent me fusillant du regard. Je leur demande timidement s’ils n’ont pas un petit abris pour me protéger de la pluie durant la nuit. Un son incompréhensible sort de la bouche du plus agé qui m’ouvre le portail et se dirige vers le grand batîment. Quelques mètres sans un mot, puis il m’ouvre la porte d’un local sombre, poussiereux, où visiblement je vais devoir me faire un peu de place au milieu de tout ce désordre. A cet instant j’entends la voix du fils qui doit être un peu plus agé que moi : « Paï, no aqui, no aqui ! » (Père, pas ici, pas ici !). J’observe silencieusement leur échange, puis le père fait un geste dans une autre direction et le fils me murmure alors de le suivre. Nous entrons dans la maison, je laisse mes chaussures mouillées et boueuses à l’extérieur puis monte à l’étage où je m’installe alors dans une petite chambre. Une des salle de bain est juste à côté. J’y fais ma toilette puis retrouve les deux hommes dans la cuisine. Le fils sur l’ordre du père me tend un morceau de pain et un verre de lait, avant d’aller tous les trois au salon assister au match Brésil – Portugal. De temps à autres je tente une question à laquelle le père répond le plus brèvement possible. Rapidement seul le poste de télévision ose émettre un son. Un homme traverse la pièce sans un mot. Une femme que je salue me répond d’un signe de tête. J’ai la désagréable impression de me trouver dans une Fazenda au temps des colonels. Visiblement tout le monde craint le père. La bonne humeur semble inconnue dans ce lieu. Depuis mon arrivée, je n’ai vu ni sourire ni même l’esquisse d’un. Tout à coup à la mi-temps du match de foot-ball, le vieux m’adresse enfin la parole pour me demander si je prie le soir. Le plus diplomatiquement possible je lui dis que cela ne fait pas partie de mes pratiques. Il me signale alors qu’eux le font tous les soirs et qu’à présent c’est l’heure. Aussitôt tout le monde le suit jusqu’à la cuisine toujours sans dire un mot. Dans le même temps deux autres hommes et une vieille femme sont passés devant moi émettant des sons qui devaient être des réponses à mes salutations.
Je décompresse enfin de cette situation délicate dans laquelle je me trouve. L’endroit paraît étrange, datant d’une autre époque, comme si le temps s’était arrêté ici au début du siécle dernier. J’entends par contre les voix de toute la famille qui prie longuement. Pendant ce temps le Portugal marque un but., je souris en me disant qu’ils doivent encore poursuivre leurs prières. Un peu plus tard un deuxième but portugais. Je m’imagine courant dans la cuisine leur demandant d’arrêter car le Brésil va finir par être ridicule...Le match se termine, la prière continue. Je n’ose même pas bouger tant je me sens mal à l’aise. Au dehors la pluie ne fait que s’intensifier.
Des bruits de chaises me sortent de mes pensées et le vieux suivit comme son ombre d’un de ses fils apparaissent après plus de cinquante minutes de prière. Rapidement, la situation demeurant toujours aussi pesante, je m’excuse et monte me coucher. A peine dans la chambre je prends un livre afin de m’évader au plus vite de cet étrange lieu.
Au petit matin, je descends avec tout mon attirail, retrouve le vieux, sa
femme, leur fille et le fils de la veille dans la cuisine. On me tend un café et un morceau de cake qui sont les bienvenus. J’avale le tout en quelques secondes puis remercie tout le monde pour l’accueil que je n’ose ironiquement qualifier de chaleureux. Au moment de partir un jeune noir, employé de la Fazenda s’approche des marches et demande au vieux un litre d’huile pour sa mère. Pendant que je me chausse, le fils lui tend la bouteille alors que le vieux resté sur le haut des marches lui lance sur un ton autoritaire : « je le note ». Cette scène ne fait qu’accentuer cette impression d’être plongé au temps où les colonels exerçaient leurs lois dans le pays.
Quelques minutes plus tard je me retrouve enfin sur la piste avec l’impression d’avaler de véritables bols d’oxygène qui me faisaient tant défaut depuis hier soir.
De nouveau me voici obligé de retirer régulièrement mes chaussures pour franchir des ruisseaux. Par contre je ne parviens pas à conserver mes pieds au sec. Cette humidité augmente les blessures que j’ai aux pieds. En fin de matinée j’arrive à une autre Fazenda où le personnel m’accueille chaleureusement. On m’offre à manger tout en m’expliquant que le propriétaire qui possède quatre autre Fazendas et une grande entreprise de travaux publics, ne vit pas ici. Lorsque je leur dis où j’ai passé la nuit, l’un d’eux me dit aussitôt : « Bizarre non ? ». Je leur raconte ma soirée, ce qui ne semble en rien les surprendre.
Aujourd’hui les hommes sélectionnent une soixantaine de boeufs qu’il vont vendre. Il y a plus de trois mille bêtes dans la Fazanda et Clebson qui m’héberge m’explique comment se fait la selection et en quoi consiste son travail. Les salaires ici sont meilleurs que dans les autres Fazendas me dit-il car on perçoit un salaire minimum et demi. Ailleurs c’est le salaire minimum et parfois moins (le salaire minimum au Brésil est d’environ 380 réais soit 140 euros mensuels).
Les jours suivant j’ai droit à deux jours de soleil puis la pluie est de retour rendant les pistes impraticables. Dans la petite ville de São Francisco, à peine arrivé, je fais l’objet d’une fouille minutieuse car une banque des environs a été attaquée. La police cherchant les coupables contrôle tous les individus qui ne sont pas de la région.
Je vais avant tout soigner les blessures de mes pieds avant de repartir. Mais pour l’instant toujours pas d’embellie en vue au point que, chose grave au Brésil, le carnaval de la ville vient d´être annulé.
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