Je cours sans la moindre préoccupation, laissant libre cours à mes pensées vagabondes. Mon regard s’attarde parfois d’un côté ou de l’autre de la route, attiré par un simple détail.
Un troupeau de vaches laitières retient soudain mon attention sur la gauche du chemin. Un cavalier s’affaire à les mener vers la
fazenda voisine. Son aisance atteste d’une longue pratique. Je l’observe ainsi quelques minutes regrouper les bêtes dont deux ou trois semblent quelques peu récalcitrantes à la manœuvre.

Du côté opposé du chemin, un toucan m’accompagne d’arbre en arbre, guidé par son bec majestueusement coloré. Je m’amuse à la pensée utopique que celui-ci me suit depuis la source du São Francisco, tel un guide loyal et discret.
Tout à coup, j’entends un cri. Je tourne immédiatement la tête et j’assiste alors au désarroi du cavalier dont les bêtes sont devenues incontrôlables. Elles m’accompagnent toutes, le long de la clôture en trottinant. Le simple fait que je coure semble les exciter. J’interromps aussitôt mes foulées insouciantes afin de calmer les bêtes et surtout de permettre au cavalier désemparé d’en reprendre finalement le contrôle.
Durant un instant je me suis trouvé dans la peau de Forest Gump, avec cependant une foule de suiveurs un peu vache.
Depuis le début de mon parcours de nombreuses croix jalonnent les routes. Elles marquent autant de lieux d’accident où prirent fin des vies de tous ages. Dès le premier jour, elles ont ainsi fait partie du décor. Leur nombre dépasse déjà la cinquantaine et atteste ici aussi d’un véritable fléau du monde moderne. Le temps ou plutôt le manque de temps est souvent le motif de ces imprudences qui se terminent par des accidents. Les gens achètent des véhicules plus puissants pour aller plus vite et paradoxe, plus ils vont vite moins ils ont de temps…S’il m’arrive souvent de parler avec un cavalier qui n’hésite pas à faire une petite halte pour discuter, cela ne se produit jamais avec un chauffeur de 4x4, trop pressé.
Conclusion : allons tous à pied, à cheval, à vélo pour avoir le temps de vivre…

A
Morada Nova de Minas la pluie tombe violement et m’empêche de poursuivre ma progression sur le chemin de terre qui se transforme rapidement en bourbier. La boue est trop collante et je ne peux courir ni même marcher sans prendre le risque de voir à chaque foulée, mes chaussures aspirées par cette sorte de « gadoue mouvante ». J’attends donc le jour suivant. Le lendemain j’atteins le petit port voisin où je dois prendre un bac pour traverser. Le lieu étant très agréable et le temps menaçant, je passe la nuit sur le bord du São Francisco. De l’autre côté, une vingtaine de kilomètres m’attendent. Malheureusement durant toute la nuit, la pluie ne cesse de dégrader cette piste et je dois patienter un jour de plus, immobilisé, espérant seulement que le soleil apparaisse au plus tôt.
J’avoue cependant aimer ces arrêts qui pourraient m’exaspérer. J’affectionne le côté imprévu et dépendance du climat, des gens car les impondérables sont partie intégrante de tels parcours et je tente d’en tirer profit en observant les lieux où je me trouve en partageant le quotidien des autochtones. En quelques minutes la fraîcheur de la pluie fait place à une chaleur étouffante. Me voici plongé sans aucune transition dans le sauna de l’été brésilien. Le soleil est brûlant, au point d’avoir tous les soirs mon visage en feu. De petites cloques sont même apparues.

Lors de l’arrivée à
Très Marias, il est impossible de ne pas voir le grand lac et son barrage construit entre mai 1957 et janvier 1961. Un panneau indicateur attire également mon attention : « circuit Guimarães Rosa ». Un parcours est ainsi balisé sur les traces des écrits du célèbre auteur brésilien natif de cette région du Minas Gérais. Son célèbre roman « Grande Sertão Veredas », (publié en France sous le nom de Diadorim) décrit avec force détails l’intérieur de ce pays. Pourtant, l’annonce ne semble pas suivie des faits. Cherchant à me procurer ce livre en portugais, j’apprends qu’il n’y a aucune librairie dans cette ville de 27000 habitants. Je me dirige à la mairie et lorsque je demande à la jeune femme de l’accueil si elle peut m’indiquer un endroit où acheter le livre, elle me répond, surprise : « pourquoi faire ? ». Je passe donc mon chemin et vais dans une bibliothèque de la ville où un seul exemplaire est disponible attestant d’un des problèmes majeurs du Brésil, le manque d’éducation et le manque de moyens investis dans ce domaine. Cela permettrait sans aucun doute de lutter contre les inégalités démesurées qui existent. Mais la réalité est toute autre et pour encore longtemps sans doute, même sur ses terres,
Guimarães Rosa, ne restera pour nombre de brésiliens qu’un nom parmi tant d’autres.
De nombreuses versions existent concernant l’origine du nom de cette ville : Très Marias. Une version populaire parle de trois sœurs qui vivaient sur la rive droite du São Francisco, une autre version stipule que le nom vient des trois étoiles de la constellation d’Orion qui sont toujours visibles dans la région. Toujours est-il que je reste quelques jours immobilisé dans cette ville en raison d’une pluie incessante. La partie suivante de mon parcours doit s’effectuer sur une piste de terre actuellement totalement impraticable. De plus l’eau des rivières monte et les quelques passages à gué que je dois effectuer sont impossibles pour l’instant.
Finalement je décide donc d’interrompre pour quelques semaines ma progression de façon à les passer en compagnie de mon amie qui débute ses congés dans la région du Nordeste brésilien. Puis fin Janvier, début février, alors que la pluie sera calmée, je retournerai à Très Marias afin de poursuivre mon parcours en quête d’émotions nouvelles.