Jacques Sirat

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Voyage en vélo
(31/03/97 - 24/10/04)
 
 
 
 
 

Voyage en courant

Morada Nova de Minas (436 km) : L'appel du fleuve

Premier pont sur le São Francisco
Premier pont sur le São Francisco
Premier pont sur le São Francisco
Au pied d'un cupim
Le São Francisco à Iguatama
Le São Francisco à Iguatama

A quelques jours de mon départ pour le premier fleuve : le São Francisco, une certaine nervosité me gagne, m’empèchant de dormir correctement d’une part et m’ôtant toute envie de courir, élément plus inquiétant pour quelqu’un qui s’apprête à courir plusieurs milliers de kilomètres. Néanmoins je ne suis guère préoccupé par cette sorte de flemme généralisée car j’en connais la raison. Comme avant chaque départ de voyage, je ne supporte plus la monotonie de mes parcours d’entrainement et ne rêve que d’une chose : voir défiler devant mes pieds un tapis roulant d’images et d’émotions nouvelles.
Mes derniers jours sont consacrés au choix du matériel à amener. Au final je vais transporter 8,5 kg sur mon dos et 3,5 kg dans mon sac ventral. Certes ce poids inclu trois litres d’eau dont je vais avoir impérativement besoin, car même si je longe un fleuve, j’en serai souvent éloigné de plusieurs dizaines de kilomètres sans possibilité d’approche. Le tout sous la chaleur de l’été brésilien qui se chargera sans doute d’alourdir mon sac et mes foulées.
Ma sélection est cependant stricte, je me sépare de mon beau hamac moustiquaire que je trouvais pourtant génial. J’élimine mon flitre à eau et le remplace par une simple fiole d’eau de javel dont trois gouttes par litre d’eau feront l’affaire. Je supprime ensuite une paire de soquettes par-ci, un slip par là, découpe ma carte routière pour n’amener que les morceaux nécessaires à mon orientation...pour le reste on verra au fil de mon avancée. Mais pour l’heure j’ai le sentiment que le São Francisco m’appelle. J’ai hâte de le voir, de lui parler, lui dire qu’il va devenir mon compagnon sur plus de 3000 km et je compte sur lui pour me guider jusqu’à son embouchure.  

source du Sao FranciscoPuis l’instant tant attendu est enfin là. Me voici à la source du fleuve qui je dois bien l’avouer n’a rien de spectaculaire. Un trou de la taille d’une petite marre d’où part un filet d’eau. J’ai cependant l’estomac noué car je sais que ce filet d’eau va grandir et que nos chemins ne vont cesser de se croiser jusqu’à l’océan. Nous allons être liés l’un á l’autre pendant quelques mois. Son eau va parfois m’être précieuse, surtout dans les zones inhabitées. Un lien affectif est en train de naître, le São Francisco devient déja mon ami.
Je dois malheureusement intérrompre la séance photos, car le public est nombreux. Tous les moustiques de la région semblent s’être donnés rendez-vous pour assister à mon départ. En guise de tapes amicales, je reçois des marques d’affection dont le souvenir va m’accompagner quelques jours.

premières fouléesDès lors mes premières foulées me mènent jusqu’à la sortie du parc national de la Serra da Canastra dans un premier temps puis jusqu’à São Roque de Minas, première étape de ce périple. Je me sens immédiatement rassuré quant à mon envie de courir et retrouve enfin ce sentiment de liberté, cette possibilité d’observer, d’admirer, de rêver sans limites.
A mon arrivée à São Roque, deux femmes sont en grande discussion. La conversation cesse soudain et elles me suivent du regard sans dire un mot, comme si elles voyaient ET en personne. Restant bouche-bée, elles ne répondant même pas à mon salut : la surprise est grande. Il est vrai que peu de gens courent dans le coin et encore moins munis d’un sac à dos. Sans doute vont-elles conclure que j’effectue un pélerinage quelconque, car c’est une question qui revient souvent. Au Brésil, on cherche un motif religieux à toute démarche.
Les jours suivant, je tente de dompter mon sac à dos. Les foulées sont courtes, les distances parcourues le sont également afin de maîtriser certaines courbatures liées à ce début de voyage.
La chaleur est lourde et rajoute un poids à mon sac qui pourtant n’en a nullement besoin. Les regards sont toujours aussi étonnés et finissent par m’amuser. Les véhicules ralentissent et les chauffeurs me dévisagent minutieusement, cherchant en moi quelque chose qui ne doit pas tourner trés rond.
plantation de caféLors de mes arrêts, d’un côté on m’offre un café, de l’autre une bière, là un pão de queijo (petite boule de pâte à pain au fromage). Au cours de ces premiers jours je marche un peu en cours d’étape par souci d’économie. Le paysage est fait de plantations de cafè, de grandes fazendas pratiquant l’élevage bovin. On trouve également des plantations de canne à sucre et beaucoup d’eucalyptus. Ici comme ailleurs, on a coupe les arbres originels et égoïstement on ne plante que des arbres à croissance rapide. Comme l’écrit Jacques Lacarrière dans « Chemin faisant » : « ...même au coeur des forêts, le temps presse les arbres ».
 
Le temps et le rapport que j’ai avec lui, c’est sans doute ce qui me plait le plus dans le voyage. Je cours certes, mais en prennant mon temps. Plusieurs mois vont donc être nécessaires pour atteindre l’embouchure mais peu importe, je veux avant tout vivre ce voyage.

Vers la bourgade d’Arcos, je rencontre Mauricio, qui, au volant d'une vieille voiture quelque peu déglinguée, sillonne les routes de l'Etat de Minas Gérais, jusqu'aux villages les plus reculés. Son rituel est bien rôdé. Tous les matins il cherche une station service qui accepte de lui gonfler gratuitement une multitude de gros ballons colorés, qu'il arnache ensuite sur la galerie de son véhicule, lui donnant ainsi des airs de carnaval.
Passer inaperçu est dorénavant une mission impossible, mais là est bien la finalité de la manoeuvre. Le but est bien d'attirer les regards et attiser la convoitise des enfants. Mauricio vend ainsi des ballons dans tous l'Etat. Il débute toujours sa tournée muni d'un stock conséquent et ne retourne à la maison qu'une fois le dernier ballon vendu.
Mais dans ces zones reculées, le niveau de vie est trés modeste, allant jusqu'à rendre l'achat d'un simple ballon (3 réais soit 1 euro) plus que difficile.
C'est alors qu'entre en jeu toute l'imagination de Mauricio, qui à développé un système de troc pour le moins original. Lorsqu'on ne le paie pas en espèce, il échange ses ballons contre des ustensiles de cuisine usagés (casseroles, poelles, plats...), ou contre de vieilles batteries automobiles ou bien en échange de cannettes de bières vides...bref uniquement des objets recyclables qu'il écoule ensuite à son retour São Paulo. Ces objets divers sont vendus au kilo et l'opération est rentable m'assure-t-il, car en général je gagne en moyenne 1,50 réal (0,50 euro) en plus par ballon.
Si sa voiture est visible à l'arrivée il est clair qu'avec sa charge de bibelots divers elle ne passe pas inaperçue à son retour non plus.

Avec Rafaël qui cultive le bord de la routePlus loin, vers le village de Moema, j’observe quelques personnes qui cultivent la bande de terre qui sépare la route de la clôture des grandes fazendas. Au bout de quelques kilomètres, voulant en savoir plus sur cette pratique, je m’approche d’un homme qui bèche. C’est alors que Rafaël de son prénom, méfiant au premier abord, se libère rapidement de son apréhension et m’explique qu’il ne possède aucune terre, mais que depuis huit ou neuf ans il travaille ce lopin qui appartient à l’Etat. Il y cultive des haricots, des arachides, de la canne à sucre, du manioc et du maïs. Il consomme une partie de la récolte et vend le reste. Cela lui permet de compléter sa modeste retraite et par la même occasion d’entretenir le bas-côté de la route. « Comme cela, tout le monde y trouve son compte » me dit-il.

Quant à moi, je poursuis ma route vers d’autres rencontres plus ou moins brèves, mais qui ne me laissent jamais indifférent.

Premier pont sur le São Francisco
Source du São Francisco
Premier pont sur le São Francisco
La Serra da Canastra
Le São Francisco à Iguatama
A l'entrée de Morada Nova de Minas