Ce dernier mois m’a vu traverser les trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) pour finalement entrer en Pologne. Si à mon grand désespoir l’humidité domine toujours, pour ma plus grande joie, les contacts avec la population se font dorénavant plus nombreux.
Vers le village de Kabala, j’approche d’une maison et déclenche les aboiements d’un chien. Son maître ainsi alerté sort aussitôt. Mats de son prénom m’autorise sans la moindre hésitation à passer la nuit dans un coin de son jardin. Il m’accompagne à l’arrière de sa vieille demeure, m’assurant qu’ici je serai vraiment tranquille. Ensuite, captivé, il assiste au montage de ma tente. Une fois terminé, je m’apprête à faire chauffer de l’eau pour ma soupe entrainant immédiatement une réaction de sa part. Il m’invite en effet sans attendre à l’intérieur puis m’apporte sur la table du pain, des cornichons marinés, un sirop fait maison, et deux sortes de chocolatines…je dois d’ailleurs l’arrêter avant qu’il ne vide son frigo.
Je comprends que du temps de l’Union Soviétique, Mats était soldat. S’il vit modestement, son frigo est tout de même bien garni. Nous n’avons pas le moindre mot en commun mais parvenons toutefois à un minimum de compréhension. C’est la magie du voyage. Je bois le sirop dans lequel il a rajouté un peu d’eau chaude, boisson qui s’avère absolument délicieuse. Puis, au terme d’un long échange au cours duquel il me montre ses enfants en photos installés à présent dans la petite ville de Valga, je vais m’enfouir dans mon duvet, heureux du déroulement de ces dernières heures.
A l’aube, j’avale ma dose de céréales quotidienne avant de sortir. Mais le nez à peine dehors de ma tente, Mats, qui visiblement attendait cet instant m’invite pour le café. J’entre donc dans la pièce chauffée par une vieille cuisinière à bois contre laquelle sont appuyées deux bûches fendues qui attendent leur tour. Le sol est jonché de plusieurs boites de conserves vides servant de gamelles au gros chat qui s’impose devant un petit chien grâce à son gabarit nettement supérieur. Un café odorant est sur la table accompagné de tranches de pain, de beurre et j’ai même droit à deux œufs au plat servis avec du lard et des oignons frits. A cet instant je regrette d’avoir avalé mes céréales. Mais l’appétit du Cyclonomade n’étant pas celui d’un pinson je parviens à trouver une petite place pour ce deuxième petit déjeuner bien plus copieux et gouteux que ne l’était le premier. Puis Mats s’agite, attrape des cornichons, des tomates…je lui fais signe que mon estomac n’en peu plus … avec un sourire satisfait il s’arrête donc là. Au moment de retourner à mon vélo, il m’offre un pot de confiture que j’accepte mais dois refuser un bocal de cornichons, une bouteille en verre de sirop… Je sens dès lors que non seulement je viens de mettre les deux pieds mais également l’estomac dans le voyage. Dans les pays de l’est les contacts s’avèrent plus simples et la générosité augmente au fil des jours. Les belles leçons ne font sans doute que débuter.
J’ai le sentiment d’avoir couru ou pédalé pendant quelques mois après mon tour du monde passé, voulant dès le début ressentir les émotions fortes…en fait je dois parvenir à rester dans le présent, gage d’une félicité certaine.
Ainsi je roule un matin en Lettonie avec, comme c’est malheureusement souvent le cas depuis plusieurs jours, un ciel lourd et des nuages bas menaçant presque de me tomber sur la tête. A peine la clarté du jour arrivée, elle semble devoir résister à la nuit comme si celle-ci ne voulait plus ôter son rideau obscur.
Depuis quelques jours j’ai quitté les routes goudronnées privilégiant la tranquillité des pistes. Dès lors le dépaysement s’accroit et les surprises se multiplient. Ces chemins me mènent dans des villages où de nombreux grands bâtiments, anciennes fermes d’Etat ou coopératives, vestiges du communisme sont abandonnés. Soudain, à un croisement sans la moindre indication, j’hésite. Un homme arrive à pied, un sac plastique à la main. Je lui articule le nom du village vers lequel je me dirige, incertain quant à la prononciation. Aussitôt, il coupe soigneusement une brindille et commence à tracer un plan sur la piste qui, malgré quelques doutes de ma part, s’avérera précis.
A mon arrivée dans le petit village suivant, j’entre au rez-de-chaussée d’un immeuble où se trouve l’épicerie du village qui propose l’essentiel pour le quotidien. Une table en plastique avec trois chaises permettent, comme c’est le cas en ce moment, à des clients de s’attarder en discutant autour d’un verre …voire deux…voire… l’endroit fait office de bar. La jeune vendeuse, dénote totalement avec ce cadre et semble un peu perdue dans cet univers vieillot. Trois hommes, la soixantaine bien tassée, marqués par la rudesse de leur existence et sans doute par une consommation peu raisonnable d’alcool, enchainent les verres de bières mélangée à de la vodka… la journée va sans doute être longue.
Tout à coup j’entends un vrombissement anormal de moteur. Mon regard à juste le temps de s’orienter vers la fenêtre lorsque j’aperçois une voiture filer dans le fossé. Le véhicule est immobilisé les deux roues arrière en l’air. Le chauffeur s’acharne. Il tente désespérément une sortie de cette situation inconfortable. Ça fume, ça ronfle, mais ça ne bouge guère ! Pas la moindre esquisse de l’amorce d’un mouvement. Le regard du chauffeur ressemble à un éthylomètre indiquant le niveau ingurgité ce matin. Les quelques témoins veulent le raisonner. Ils comprennent que seul un tracteur pourra sortir le véhicule de là, mais ce dernier les ignore et insiste, sans doute convaincu d’une prochaine intervention divine…bon courage !
Plus loin, dans une boutique où je prends un nième café, de vieilles femmes endimanchées se chauffent au pied du poêle tout en discutant. L’une des deux vendeuses me dit le regard plein de lumière que pour la première fois de sa vie elle vient de passer six jours merveilleux à Paris en voyage organisé.
Quelques centaines de mètres plus loin, un jeune homme veste déchirée est assis dans l’herbe mouillée. Sont regard est vitreux…pas celui des grands jours ! Son compagnon, le même regard embrumé est debout à ses pieds une bouteille de vodka à la main. Triste ! Quelle distraction les jeunes peuvent-ils bien avoir dans ces villages?
Alors qu’un soir je m’apprête à monter ma tente dans l’herbe mouillée, un vieil homme intrigué par mon bardas me propose de dormir dans sa grange voisine pleine de foin. J’y accroche le hamac entre deux grosses poutres et ravi de cette aubaine je vais le remercier. Soudain, en lui serrant la main, je perçois la chaleur de celle-ci et lui, l’inverse. Nous réalisons tous les deux à quel point les miennes sont glacées. L’expression de son visage ne pouvant masquer sa surprise il m’invite immédiatement à l’intérieur où il m’offre pour la nuit son vieux canapé.
Je comprends au fil de la soirée, bien que n’ayant pas de mots en commun, qu’il est nostalgique de l’ex-URSS. Il zappe sur quelques chaines télé et me fait constater qu’il n’y a que des émissions ou séries étrangères. Je reconnais d’ailleurs des acteurs chiliens puis brésiliens. Il reste ensuite sur la chaine russe où est diffusé un programme humoristique auquel participe au premier rang du public Vladimir Poutine en personne.
Saru me fait frire des œufs que l’on mange avec du pain et de la mortadelle. Puis je dors au chaud, sur le canapé d’où j’entends de temps à autre le vieux chien qui gémit en se grattant. Le chat lui est endormi sur le dossier du canapé et reste imperturbable…je bénéficie ce soir d’une sympathique garde rapprochée.
J’atteins ensuite Vilnius où je reste quelques jours. La veille de mon départ le ciel est chargé, un peu de neige est tombée durant la nuit mais cela n’empêche pas les nombreux pèlerins d’aller voir l’icône de la vierge à la porte de l’aurore située au sud de la vieille ville. L’église Ste Thérèse à proximité, ne cesse de désemplir malgré la succession des offices. A chaque messe en effet, nombreux sont les pèlerins qui restent debout ou agenouillés à l’extérieur, cela même avec le froid. Ce matin la neige n’a pas tenue. Mais une humidité pénétrante et désagréable persiste.
Comme à Tallinn, les filles sont vraiment superbes et coquettes. Elles portent en elles une élégance naturelle qui adoucit les regards qu’elles croisent. Pourtant cette élégance me fait l’effet d’une muraille infranchissable pour le cycliste que je suis dont la tenue est à l’extrême opposée de ces magnifiques « créatures ». Au Maroc on utilise souvent l’expression : « pour le plaisir des yeux », ce dernier est indéniable.
Que le contraste est grand entre le centre de Vilnius et les campagnes lituaniennes comme si depuis plusieurs décennies le temps s’était arrêté en dehors des portes de la capitale. C’est un peu comme si on sacrifiait une partie de pays et la population qui y demeure au profit de la beauté, de la visibilité de lieux où le monde de l’image et de la consommation peut suivre un cours peut-être moins irrémédiable qu’il ne parait.
En ce moment les heures passées dans mon duvet sont environ de 15 par nuit, lorsque je campe. Mes journées vélo sont en effet plus courtes en raison de l’obscurité qui m’oblige à chercher un lieu pour camper dès 14h30. Vers 16 h je m’enfouis dans mon duvet car il fait déjà nuit noire. C’est en lisant à la lampe frontale dans mon duvet que je tente d’échapper à l’humidité et au froid. Le matin je n’en sors pas avant 7h car je ne peux vraiment rouler qu’à partir de 8h. Dès lors le kilométrage évolue peu, d’autant que dans la journée j’effectue quelques pauses-café dans un local chauffé lorsque cela est possible.
Puis j’entre en Pologne où les forêts de l’est m’enchantent. Bien que fraiche et humide, la météo est clémente. L’hiver dernier à la même époque la Pologne était sous une épaisse couche de neige. Sur la route qui me mène à côté de Bialystok, alors que je prends un café, Matylda, la serveuse, glisse dans la conversation ce dicton polonais qui en dit long sur une certaine sagesse: « Quand on n’a pas ce qu’on aime, on aime ce qu’on a » …à méditer !

















