Chronique n°9 : Le final africain

Durant une pause à Sévaré (Mali), je me suis fais à l'idée de ne plus suivre le fleuve Niger en raison de mon renvoi de la frontière nigérienne mais de poursuivre ma route africaine par le Burkina Faso puis terminer à Accra, capitale ghanéenne.
Pour quitter le Mali, je file donc dans un premier temps vers Bandiagara « le grand plat », capitale administrative du pays Dogon située à 63 kilomètres à l'est de Sévaré. Juste avant mon arrivée dans la ville, j'effectue une halte afin de me déshydrater. Un jeune malien s'approche et commence à me parler de la région et de ses coutumes particulières. Il me met également en garde concernant mon entrée en ville et les nombreuses sollicitations dont je vais être la cible au premier rond point.
Quelques kilomètres plus en avant, j'arrive à l'endroit où en effet, à la vue de mon vélo, des jeunes gens se lèvent et m'interpellent afin d'aller dans un hôtel, de faire un tour au pays Dogon, de manger au restaurant voisin... Je m'éloigne un peu du lieu et m'arrête dans un boui-boui ou une femme assise devant une bassine de riz en vend quelques assiettes. Je mange donc ma « ration quotidienne » en discutant avec la propriétaire qui me parle de ses trois enfants et de son mari policier tué lors d'une fusillade. Soudain, un pseudo guide vient interrompre la conversation et me propose ses services. Après un refus poli de l'offre je tente de poursuivre la conversation avec la sympathique femme, en vain, car l'individu ne me lâchera plus, me proposant même d'acheter des antiquités...pratique pour voyager à vélo !
Je termine donc mon assiette, quelque peu échaudé et quitte Bandiagara sans aller dans le coeur du pays Dogon, recherchant avant toute la tranquillité et l'authenticité.
Deux routes s'offrent à moi. Celle du poisson, plus longue, en meilleur état et donc plus fréquentée. Puis celle du serpent, plus sinueuse, d'où son nom et plus jolie me dit-on.
Allons-y pour le serpent !
La route devient une piste en latérite. Rapidement le paysage change dévoilant des rochers aux formes originales. Dans les champs, cailloux et pierres semblent « pousser » par milliers entrainant une modification de la structure des maisons. Celles-ci sont en pierres, démontrant une fois de plus le lien étroit entre l'habitat et son milieu naturel.
Je suis ébloui par ce paysage grandiose. Mon enchantement est d'autant plus intense qu'il y a longtemps que je ne vois que du sable à perte de vue. Le contraste est aujourd'hui immense et rompt avec la monotonie qui s'était installée ces dernières semaines.
Je trouve un charme particulier à chaque rocher, à chaque enceinte de pierre délimitant une propriété. Derrière ces murets, les maisons laissent apparaitre leur toiture de paille. Les séchoirs sont surélevés à l'aide de grosses caillasses. Les piliers des Togunas (sanctuaires de la parole où se réunissent les sages pour discuter des problèmes du village ; ils sont construits sur huit piliers soutenant un toit, très bas, fait de tiges de mil) sont également en pierres.
Lorsque j'arrive au bord de la fameuse falaise, je suis émerveillé par ce que je vois. La vue de la plaine qui s'étire au loin vers l'horizon est imprenable et me coupe le souffle.
Je croise un 4x4 et son chauffeur qui transporte quatre occidentaux endormis. J'ai envie de crier afin qu'eux aussi profitent de cette vue splendide.
Puis j'entame la descente de la falaise et passe devant une petite cascade dont la seule vue de l'eau limpide est rafraichissante et constitue une invitation à la baignade. En quelques secondes, voici mon vélo appuyé contre un rocher à quelques mètres d'un trou d'eau dans lequel je m'éternise...
Mais toutes les bonnes choses ont une fin et je poursuis la descente dans la plaine pour atteindre le village de Bankass où je passe la nuit.

En me dirigeant vers la frontière du Burkina Faso je trouve dans les champs des gens qui travaillent avec des dromadaires. Un jeune enfant monte l'animal alors qu'à l'arrière un autre, plus fort, guide la charrue. Vient ensuite un troisième qui sème des arachides, accompagné des petits frères et soeurs. Ce travail se fait dans la bonne humeur.
Je trouve souvent des bus et camions en panne. Les chauffeurs sont affairés à la réparation et leur calme témoigne d'une grande habitude à ce genre d'incident.
Le passage de frontière s'effectue facilement. L'application du policier burkinabé qui m'accueille avec une grande gentillesse est même surprenante.
J'observe tout près de la frontière, plusieurs attelages avec des sacs de riz provenant de l'aide humanitaire. Lorsque je demande à un homme s'il y a une distribution gratuite dans le coin, il me répond aussitôt que ces sacs sont vendus. Une partie de l'aide est détournée par des intermédiaires qui font du « business » me dit-il sans paraitre choqué par la chose, rajoutant même : « c'est l'Afrique, on se débrouille... » !
A Ouahigouya (Burkina), je fais la rencontre de Boukari (17 ans) qui passe la soirée en ma compagnie. Il m'explique son désir de parler dès que possible avec des étrangers, afin de perfectionner son anglais, son allemand et son français. Tout en discutant nous mangeons quelques brochettes. Boukari m'explique qu'il élève des lapins et des pigeons afin de financer son matériel scolaire. Je sens en lui une grande soif de connaissance.
Le lendemain, lors d'un arrêt dans un village un jeune homme vendant des lunettes de soleil, me raconte qu'il s'approvisionne à Ougadougou. Ces lunettes sont importées de Chine, comme le sont de nombreuses marchandises en Afrique. Après son ravitaillement, il part dans le pays écouler sa marchandise et ne retourne dans la capitale qu'après avoir tout liquidé.

Arrivé à Ouagadougou je vais retirer mon visa pour le Ghana. Là , mauvaise surprise, on refuse de le rajouter sur mon passeport qui n'a plus de place. Je tente désespérément de trouver un morceau de page disponible....mais je dois reconnaitre qu'il est impossible d'y caser le moindre cachet.
Je me renseigne au consulat de France sur mon nouveau passeport établi en Guinée que l'on devait faire suivre au Mali et qui finalement est allé au Niger où je n'ai malheureusement pas pu me rendre. Il semble qu'il soit repartit du Niger pour la Guinée. Que faire ? Je ne veux pas attendre un mois ici. Finalement le personnel du consulat s'avère très coopératif et m'attribue un passeport d'urgence valable un an. On fera suivre le nouveau vers Accra au Ghana....où lors de mon arrivée, il ne sera d'ailleurs pas au rendez-vous.

A Ougadougou j'ai la malchance d'être repéré dès mon arrivée dans la capitale par deux gars qui ne vont plus me lâcher pendant les premiers jours. J'en viens même à m'enguirlander avec l'un d'entre eux qui ne me laisse rien faire sans me suivre. Il est clair qu'il veut servir d'intermédiaire à toute éventuelle transaction...achat de souvenir ou repas pris dans un restaurant. Je rencontre d'autres personnes plutôt désabusées par ces comportements. Du coup j'ai vraiment hâte de récupérer mon visas ghanéen afin de m'enfuir loin de la capitale.
Pour aller au Ghana je décide d'effectuer un petit détour par le village de Tiébélé, dont m'a-t-on dit, les maisons sont décorées et colorées par des formes géométriques originales et uniques dans la région. Les femmes les réalisent à l'aide de plumes de dindes. Ce village est situé au milieu de paysages verdoyants qui rehaussent sa beauté.
C'est vrai que l'approche du village laisse entrevoir un contraste énorme avec les maisons généralement uniformément ocres.
A l'entrée je fais une halte dans une gargote où j'avale une bonne assiette de riz. Alors que je profite du calme et de la beauté de cet endroit, des pseudo guides m'abordent et se montrent un peu insistants. Je prends alors mon vélo afin d'aller visiter « l'enceinte du chef » qui parait-il est d'une grande beauté. Je n'ai pas fait cent mètres que trois burkinabés m'arrêtent et me demandent de collaborer financièrement au fonctionnement du village. Je leur réponds que je viens de manger dans le boui-boui voisin et que je vais payer mon entrée comme tout le monde pour la visite de l'enceinte....mais ce n'est pas suffisant, l'un de mes interlocuteurs devient plus insistant.
Je suis totalement désabusé, refusant de poursuivre telle ou telle justification, refusant de m'exposer plus loin à de nouvelles sollicitations et désireux de calme, de paix et de contacts simples et sympathiques, je le fixe dans les yeux en lui lançant « tu viens de faire perdre une entrée à ton village », et m'éloigne donc sans visiter ce site qui pourtant me faisait envie.

Si je ne veux pas porter de jugement sur ces comportements dont les causes sont multiples et complexes, je constate seulement qu'avec la fatigue d'une journée de vélo il m'est de plus en plus difficile d'y faire face. Le voyage à vélo semble me pousser loin des zones touristiques, qui pourtant, valent parfois le détour.

Après la frontière ghanéenne, je me rends vite compte d'un changement de mentalité. Tout d'abord, en apercevant proche d'une école des enfants en uniforme dans un champ. Je demande à l'un d'entre eux ce dont il s'agit et il me répond qu'après les cours ils s'occupent avec les professeurs de la ferme scolaire. Ainsi, ils financent du matériel et les fêtes d'anniversaires...Pas un ne va me demander de l'argent, pas plus d'ailleurs que les autres enfants croisés dans le pays. Toute ma traversée est beaucoup plus paisible de par l'absence de sollicitations. Pour mon plus grand bonheur je peux enfin rouler et surtout m'arrêter sans appréhension.
Dans la ville de Tamalé se tient un meeting politique en vue des prochaines élections présidentielles. Des bus et voitures bondées défilent avec sur leur toit bon nombre de supporters brandissant drapeaux et dansant au rythme de slogans crachés par des hauts parleurs. Une excitation de la foule est palpable. Tout à coup, j'aperçois un petit groupe de jeunes qui sortent des machettes de leur pantalon. Ils les brandissent en l'air en criant de toutes leurs forces. Je me rends compte à quel point tout peut dégénérer, ce qui ne sera heureusement pas le cas puisqu'au bout de quelques minutes les machettes retrouvent leur place. Mais à cet instant, si un individu s'était approché en faisant une remarque, tout pouvait vite basculer. Je vois à quel point il est facile dans ce genre de situation de mettre le feu aux poudres.

Puis j'atteins Accra, où je prends un billet d'avion pour le Brésil. Ici se termine donc mon parcours africain.
Je démonte mon vélo afin de le mettre dans un carton, me débarrasse que quelques objets alourdissant inutilement mes bagages et m'envole pour le pays de la samba.
Ce voyage africain va me demander du temps pour un recul nécessaire à son assimilation. Les déceptions sont fort heureusement contrebalancées par la magie de certains moments. Mais il est très clair pour moi que c'est le continent où j'ai vu le plus d'aberrations tant sur le plan politique, qu'humanitaire. L'Afrique possède tout pour se sortir des situations difficiles et des impasses qu'elle connait, mais elle reste le « jouet » de pays occidentaux en connivence avec les pouvoirs locaux corrompus.

Dans un premier temps je vais me consacrer à l'écriture d'un livre retraçant ce voyage africain et simultanément je vais monter une projection que je souhaite présenter en France vers le mois de mars 2009.