Chronique n°8 : En flottant par Tombouctou.

Après la Guinée Conakry, pays dont les habitants n'ont cessé d'illuminer mon coeur de par leur gentillesse, me voici aux portes du Mali. Pour y effectuer mon entrée, j'opte pour la piste parallèle au fleuve et non pour Kourémalé, passage de frontière sur la route bitumée. Je reste ainsi au contact du fleuve Niger qui va souvent bercer mon sommeil.
Je franchis la petite frontière de Nafadji très loin de la lourdeur des formalités administratives de certains postes. Tout commence par le policier guinéen que je sors de sa sieste et dont la tenue n'indique d'ailleurs en rien sa fonction. Ce dernier reste allongé et semi comateux, me faisant simplement signe de passer, d'un geste de la main qui trahit une énergie mise en veilleuse.
Inquiet pour mon entrée au Mali je lui demande d'apposer le cachet de sortie de Guinée sur mon passeport.
Il me rétorque aussitôt :
ça ne se passe pas comme ça ici !
mais si je veux entrer au Mali, il me faut bien le cachet de sortie.
Mais non, ici c'est bon comme ça. Puis de toute manière mon chef est parti deux ou trois jours et il ne m'a pas dit que je pouvais utiliser le cachet, donc tu peux passer.
L'agent reprend aussitôt la position du policier qui tente de rejoindre les étoiles, tout du moins en rêve...

J'avance donc vers les autorités maliennes sans être pleinement rassuré.

Autre pays, autre poste de police, même position dynamique. Le policier couché me demande tout de même de lui présenter mon passeport.
Après l'avoir rapidement survolé, il me le rend afin de reprendre son activité favorite... la sieste.
Mais vous n'apposez pas le cachet d'entrée sur mon passeport ?
Pourquoi faire ?
Ben, j'ai un visa de trois mois et si on ne sait pas quand je suis entré je peux rester toute ma vie chez vous
à‡a marche comme ça ici, puis il n'y a plus de place sur ton passeport.
Il y en a un peu pour un simple cachet, et je ne veux pas avoir de problème plus loin lors de contrôles.

L'agent se lève alors mollement, après un étirement digne d'un Yogi, se demandant sans doute quel marabout mal intentionné à donc envoyé aujourd'hui sur cette piste ce blanc trop pointilleux. Il va à l'intérieur du poste d'où il ressort avec tout « l'outillage » nécessaire à l'opération. Le tampon encreur est sec et trahit une utilisation quasi nulle.
D'un geste d'une violence à ne pas faire envoler une mouche, il appose un cachet plus que discret sur mon passeport et y rajoute une petite mention au stylo car ce dernier est vraiment illisible.

Me voilà finalement au Mali après avoir passé la frontière la plus facile du voyage... pourvu que ça dure !

L'approche de Bamako (Mali), tout du moins en longeant le fleuve n'a rien d'attrayant, bien au contraire. Sur plusieurs kilomètres je roule au milieu des détritus. Les camions vident ici, dans les champs et sur le bord de la route des tonnes d'ordures produites par la capitale malienne. Au milieu de ces déchets les plus divers dominés par les sacs plastiques se trouvent des habitations.
Comment les gens parviennent-ils à vivre dans ce dépotoir ?
En ville, la circulation s'avère abominable. Il est vrai que je roule depuis longtemps dans des coins paisibles et le retour au brouhaha citadin est plutôt brutal.
De parts et d'autres je vois des égouts fétides qui soit se jettent dans le Niger, soit restent sans issues... l'assainissement de la ville est inexistant.

Au terme de quelques recherches, je trouve un logement plutôt bien situé, proche du consulat du Niger où je vais devoir me rendre... parfait ! Ce qui l'est moins, c'est qu'à chacune de mes sorties je suis harcelé par des gars qui sous prétexte de s'intéresser à ce que je fais ne visent qu'à me vendre des objets, me servir de guide, me soutirer de l'argent d'une manière ou d'une autre...

Je sens que je deviens allergique à ce genre de comportements, perdant rapidement mon calme devant l'insistance de certains. Je n'ai qu'une hà¢te : quitter Bamako.
Il s'avère que le consulat du Niger vient de fermer définitivement ses portes à Bamako. Impossible donc d'obtenir un visa nigérien au Mali.
Autre mauvaise nouvelle, mon nouveau passeport n'est pas arrivé. Je téléphone au Consulat de France à Conakry (Guinée) où j'ai effectué ma demande afin qu'on me l'envoi à Niamey (Niger), prochaine capitale de ce périple.
Je quitte donc Bamako sans la moindre nostalgie... mais avec la volonté d'éviter ou de ne pas m'éterniser dans les zones touristiques maliennes, car en cette saison creuse je deviens une cible privilégiée.

De Bamako je me dirige vers Koulikoro où je retrouve enfin le calme tant recherché.
Sur plusieurs kilomètres des camions-bennes s'avancent sur des parties asséchées du lit du fleuve. Une armée d'hommes munis de pelles les remplit alors de sable. La tà¢che est ardue et longue. Cette opération se répète plusieurs fois dans la journée. Le sable sert ensuite aux travaux du bà¢timent entre autre.
Après avoir changé de rive en pirogue, je longe le fleuve pendant plusieurs jours sur des pistes en mauvais état. Par endroit, la pluie a rendu certaines portions impraticables. D'autres fois la multitude des traces me conduit à me perdre au milieu de la savane. Je fais des kilomètres en plus et c'est généralement une rencontre qui me fait rectifier ma direction.

Soudain, je distingue au loin un petit village. J'aperçois même une dizaine d'enfants qui marchent en ma direction, lorsque tout à coup le petit groupe stoppe et comme s'ils avaient vu le diable en personne, repartent tous en courant vers le village. Il ne fait nul doute qu'ils viennent de m'apercevoir. Le petit groupe s'étire, les premiers n'attendent pas les autres, personne ne se retourne hors mis le petit dernier en pleurs, désespéré de me voir fondre sur lui, certain que le blanc va sans doute le manger... il crie, il pleure, il serre un petit sceau dans lequel il aimerait certainement se cacher. Je ralentis afin de lui laisser le temps d'arriver avant moi et ainsi se mettre en « sécurité » auprès de sa mère. Dans le village les témoins de la scène s'en amusent encore. Il est certain qu'ici, il ne doit pas passer chaque jour un blanc à vélo.
Le soir même, devant l'orage menaçant, je plante ma tente sur le bord du Niger, au milieu d'une zone inhabitée. Au petit matin, un homme arrive sur le petit sentier à vélo et stoppe net devant mon installation. Lui aussi, parait dans un premier temps avoir vu un fantôme.

Mon voyage en Afrique alterne les hauts et les bas, les moments d'euphorie suivis d'instants de désespoir, de bonheur précédant la tristesse et la déception... Cette épopée africaine n'a vraiment rien d'un long fleuve tranquille.
Mais jusqu'ici, il y a toujours un geste, une parole, un sourire qui vient me donner une nouvelle force dans les moments les plus pénibles. Je vis ce voyage sans « protection émotionnelle », en prise totale avec l'univers africain. Chaque élément a un réel impact sur mon être en fonction le plus souvent de mon état de fatigue.

Ainsi, un après-midi, sur une piste de latérite, ayant un petit coup de chaud, je fais une halte à l'ombre d'un arbre compatissant. Ma température retombe lentement lorsque mon regard est attiré par une fillette qui vient sur le chemin poussiéreux. Je distingue alors sur sa tête un bidon de quelques litres. Puis la petite fille quitte la piste et vient dans ma direction. Arrivée sous l'arbre elle me tend timidement son bidon, visiblement impressionnée par ma couleur. Je bois une petite gorgée, la remercie beaucoup alors qu'aussitôt elle repart en sens inverse avec un petit sourire, sous cette chaleur accablante.
D'où vient-elle ?
Je ne la quitte pas des yeux et l'aperçois à plusieurs centaines de mètres s'écarter de son axe et marcher dans les champs. Tout au loin, elle retrouve ce qui semble être une famille qui travaille un lopin de terre. Sans doute le père m'avait-il vu et envoyé aussitôt de quoi boire imaginant que je devais manquer d'eau.
Ce geste d'une grande simplicité me donne alors une force supplémentaire pour faire face aux épreuves à venir. Il est plus beau que quelconque cadeau car il reflète la générosité à l'état pur...
Quelques jours plus tard, alors que ma réserve d'eau s'épuise, je demande dans un village où se trouve le puit... le jeune homme à qui je m'adresse, assis à l'ombre d'une maison, me demande alors 1000 francs CFA (1,5 euros) pour me donner l'information. En colère et fortement déçu je repars aussitôt en me remémorant le geste de la fillette... qui est malheureusement déjà bien loin.

Pendant de longues années la ville de Tombouctou attira de nombreux aventuriers aux destins plus ou moins heureux. Ainsi Gordon Laing, fût le premier d'une longue série à entrer dans la ville en 1826. Malheureusement, prit pour un espion il y fût assassiné.
En 1828 c'est au tour d'un français, René Caillé d'atteindre la cité interdite. Ce dernier était déguisé en arabe. Il fit une grande partie du parcours à la marche en Guinée puis au Mali et termina son périple en barque au terme d'un parcours des plus éprouvants. Environ dix ans plus tard, René Caillé succomba des suites de maladies contractées lors de ce voyage.
Aujourd'hui Tombouctou a beaucoup perdu de son mythe. La ville semble peu à peu gagnée par les sables, comme si le désert voulait enfouir avec elle son passé mystérieux.

Les pistes de sables autour de Tombouctou étant impraticables à vélo, j'opte pour un voyage en pinasse (grande barque) sur le Niger afin d'atteindre la ville de Gao.
Au port, les gens trop dévoués pour être honnêtes m'entourent rapidement. Pas facile de négocier un passage lorsque les propriétaires ne parlent presque pas le français, que vous êtes entouré par des gens qui ne cessent de vous traduire des choses dont vous doutez fortement, que vous devez avoir l'oeil sur votre vélo, le tout alors qu'il fait plus de 40 degrés à l'ombre. Un jeune me présente à son père, propriétaire d'une pinasse qui va partir vers Gao. On discute le prix, moment très délicat car on me demande une somme n'ayant rien de raisonnable.
Au terme de l'accord on convient donc d'une heure de départ.
Une fois à bord, je suis heureux de partager ce parcours avec cette famille qui semble sympathique bien que le vieil homme paraissent plutôt dur. Mes repas sont uniquement constitués de riz ce qui ne me gène guère car j'aime bien le riz malien. J'ai offert un paquet de thé et une poche de sucre afin de collaborer et de mieux m'intégrer au groupe, ce qui semble être le cas. Nous voilà donc en route vers Gao.
Le deuxième jour au soir le voyage va prendre un tournant inattendu. Le vieil homme semble alors comprendre un peu plus de français que je n'imaginais. En fait il ne saisit que ce qui l'intéresse. Il m'explique alors qu'il ne m'amène pas à Gao et qu'il n'en a jamais été question. Il me cite le nom d'un village à mi-chemin, que je n'ai jamais prononcé ni entendu. Lorsque je lui dis que j'ai pourtant payé pour la totalité il s'offusque en disant que cela n'était que la moitié du parcours.
Me voici donc prit dans un piège. Le village est loin de tout et d'une manière ou d'une autre je vais à nouveau devoir payer pour sortir de ce guet-apens. Le ton monte, mais les positions restent fermes.
Dans un village la pinasse s'arrête pour livrer des sacs de riz. Tout à coup une altercation éclate entre le destinataire qui prétend avoir déjà payé le transport et le pinassier qui exige de l'argent.
Je commence à ne plus voir du tout ce vieil homme avec un oeil sympathique, car il me donne vraiment l'impression d'être un vrai escroc.
Nous arrivons ensuite au point de non retour lorsque je refuse le thé, ne voulant pas faire l'hypocrite et partager quelque chose avec cet homme comme si de rien n'était. Je refuse même de manger ce qu'il m'apporte, avalant tout de même discrètement quelques dattes que j'ai dans mes poches.
Ainsi, le lendemain, à Gourma Rharous (Mali), je débarque sans savoir comment et quand je vais pouvoir atteindre la ville de Gao.
Par chance, je trouve le jour suivant, dans l'après-midi, un véhicule qui me mène dans le village de Gossi, à 160 kilomètres de là .
Fortement déçu par ce comportement j'avoue que je ne cesse de ruminer ma colère, mais fort heureusement Ibrahim, le chauffeur, Aliou, Ousmane et Mahamar, passagers comme moi possèdent un humour que j'apprécie beaucoup et qui me fait à ce moment du voyage le plus grand bien.
Dès lors, je peux rouler sur une route praticable.

Je souffre certes de la chaleur mais j'avance plutôt bien. De plus, l'idée d'atteindre prochainement le Niger, constitue un effet plutôt stimulant.
A Gao (Mali), un français vivant sur place me déconseille fortement pour ma sécurité de descendre vers la frontière. Cependant je ne ressens aucune hostilité et envisage donc de poursuivre. La seule incertitude vient du fait qu'on me cite des exemples de français qui ont dû faire demi-tour. On ne peut plus obtenir le visa ou un laisser passer à la frontière ni même comme j'en ai fais l'expérience au consulat du Niger à Bamako puisque celui-ci est fermé depuis quelques mois.
Confiant en l'effet charmeur de mon vélo, je descends donc vers le Niger.
A Ansongo (Mali) on m'explique qu'il y a deux mois de cela, les Touaregs ont attaqué le poste de la gendarmerie et volé du matériel. La situation semble se détendre un peu mais comme me le dit un jeune malien, le danger est plus pour les gens en uniforme.
Je passe ma dernière nuit malienne au poste frontière de Labbezanga. Le lendemain à l'aurore je le franchis pour aller à la police des frontières nigérienne située à 40 kilomètres de là . Du côté du Niger la police a déménagé ces dernières semaines en raison de l'insécurité liée au conflit avec les Touaregs.
Mon compteur indique 38 kilomètres lorsque le policier me demande d'aller avec mon passeport dans un bà¢timent en retrait de la route. Tout va dès lors très vite :
-Il faut revenir au Mali !
-Mais pourquoi ?
-On ne donne plus de visa à la frontière.
-mais je dois récupérer mon nouveau passeport à Niamey
-C'est pas possible !
Malgré mes arguments, les policiers ne fléchissent pas. Désespéré, je lance même
-Dans tous mes voyages, vous êtes le deuxième pays à me refuser l'entrée.
Aussitôt un jeune en tenue Touareg, le regard sombre se met en colère :
-Attention à ce que vous dites, ne critiquez pas des choix qui ne vous concernent pas ce sont des décisions de notre gouvernements, vous n'avez rien à dire... .
Je le coupe et insiste :
-je ne fais pas de critique mais fais uniquement un constat, le Niger est bien le deuxième pays à me refuser le passage.

Un policier me mène alors en me prenant par le bras vers l'extérieur et semble gêné de cette altercation. Il me parle calmement pendant qu'à l'intérieur j'entends un homme crier après un autre :
-Tu viens de faire une faute professionnelle. On doit rester calme. A la frontière notre devoir est de montrer l'image du pays, de rester accueillants et souriants. Ce que tu viens de faire est très grave...
Mise en scène ou réalité ???
Toujours est-il que quelques minutes plus tard mon vélo est chargé sur un camion en direction de Gao puis de Sévaré où je suis passé il y a quelques semaines.

La suite de mon parcours se trouve donc chamboulé. Au lieu de longer le fleuve par le Niger et le Nigeria, j'envisage donc d'aller au Burkina Faso, puis sans doute au Ghana.