Je quitte Bissau comme on sort d'un grand village. Rien ne laisse penser en ce dimanche matin que je pars de la capitale du pays tant les rues décrépies sont calmes.
Sur mon parcours des enfants jouent sous des arbres immenses où leurs mères vendent des mangues bien mûres et goûteuses. Ils sont d'ailleurs les premiers clients ne cessant d'en chaparder quelques-unes. Le jus dégouline sur les visages sur les mains que l'on essuie ensuite sur le tee-shirt déchiré et crotté.
A mon passage ils me lancent des :
-branco, branco !!! (blanc, blanc)
Auxquels je réponds en faisant mine de chercher autour de moi :
-onde, onde ??? (où, où ???)
Des rires bruyants se font alors entendre. Je m'arrête et un petit attroupement se constitue aussitôt. De grands yeux ronds m'observent et scrutent mon vélo, les esprits cherchent des réponses...
Au fil des kilomètres et des jours les scènes se répètent. J'ingurgite de grandes quantités de mangues et de fruits de Cajou qui cumulés à des litres d'eau chaude exercent un effet quelque peu désagréable m'envoyant souvent en quête d'un endroit tranquille pour me soulager. Le tout est de parvenir à passer inaperçu, chose pas vraiment facile en Afrique. Lorsque j'y parviens, voilà que les moustiques se déchaînent sur la peau blanche de mes fesses...Pas simple la vie de cyclonomade qui a la colique !
J'atteins Bafata sur les rives du Rio Géba. Cette ville comme en témoigne le quartier situé sur le bord du fleuve a connu un passé colonial plutôt riche. Elle n'est pourtant plus à présent que le fantôme de cette époque. Les maisons coloniales qui ne sont pas entretenues, me ramènent en pensée dans quelques petites villes brésiliennes. Les gens ne semblent pas avoir conscience de la richesse d'un tel patrimoine qui peu à peu s'effondre et avec lui une partie de l'histoire du pays. Certes la population a d'autres préoccupations...
Alors que je suis assis sur un morceau de bois, j'aperçois un jeune homme qui propose des chaussures féminines colorées. Beaucoup de femmes tombent sous le charme de la marchandise et du vendeur qui semble particulièrement doué. Au terme d'une vente, il vient s'asseoir à mes côtés et nous débutons une conversation qui va me mener aux portes de l'enfer.
Moussa est sénégalais. Il m'explique qu'il tente de réunir de l'argent pour passer en Europe.
J'essaie d'en savoir plus sur son projet. Comment compte-t-il faire ? Où pense-t-il passer ?
Il commence alors à se confier, le regard fixe, usant un ton monocorde qui accentue la lourdeur de ses paroles.
Moussa m'explique qu'il est déjà allé deux fois aux Canaries.
La première traversée a débuté à Bissau. Onze jours de traversée, onze jours dans l'antichambre de l'enfer. Ils étaient 65 à bord. Moussa a prit place avec trois autre compagnons de son village natal. Chacun se munit d'eau et de nourriture pour toute la traversée sans savoir combien elle va durer. Une seule certitude : si les réserves se terminent, il ne faudra pas compter sur le voisin. Dès le départ ce voyage devient du chacun pour soi. Il n'y a pas d'autre choix si on veut sauver sa propre vie. Les gens sont serrés. Pour aller aux toilettes il faut aller au fond de l'embarcation et faire ses besoins devant tout le monde. Certains sont malades et vomissent sur eux-mêmes et sur leurs voisins. Nuit et jour on reste dans la même position, on fume beaucoup car ça réchauffe surtout la nuit et ça coupe la faim. Peu à peu les réserves s'amenuisent et certaines se terminent. Dans cette traversée 25 personnes ont trouvé la mort dont ses trois amis. Ils n'auront même pas atteint le sol des Canaries car on jette les corps par-dessus bord.
Je reste abasourdi et silencieux, ne quittant pas des yeux Moussa qui lui-même reste le regard dans le vide, revoyant sans doute ces scènes d'horreur.
Arrivés aux Canaries les survivants ont été pris en charge par la croix rouge et après un mois de soins la plupart ont été renvoyés dans leur pays.
Pour cette tentative Moussa avait payé 900 euros plus 150 euros à un marabout pour un gri-gri porte-bonheur...la misère des gens est toujours une bonne source de revenu...
Mais Moussa n'en est pas resté là . Un an après il repart de Saint-Louis du Sénégal. Cette fois-ci la traversée dure 7 jours mais le dernier jour, il n'a plus d'eau et voit la mort de près. Il arrive épuisé comme les autres passagers. Deux personnes sont mortes en mer. Le scénario se répète alors. Après un mois il est renvoyé au Sénégal. Cette fois-ci l'opération lui a coûté 1000 euros plus 150 euros pour le fameux gri-gri.
Il m'explique que sa famille s'est cotisé pour financer ses tentatives car tout le monde a espoir qu'ensuite il envoi régulièrement de l'argent. Dans les mois qui viennent il va retenter cette traversée. Il me dit qu'il va racheter un gri-gri, car pour les deux premières fois cela a marché, il a survécu.
Les minutes de silence qui suivent sont longues. Je pense qu'il faut vraiment être désespéré pour risquer ainsi sa vie une troisième fois. Il est clair qu'après une telle rencontre, le voyage ne peut plus être tout à fait le même. Une fois de plus mon statut de privilégié m'est renvoyé au visage. Le voyage est certes une réflexion perpétuelle sur soi-même et sur le monde. Mais il ne restera toujours qu'un simple voyage...
Dès lors raconter mes petits soucis de parcours paraît bien dérisoire. Mon câble de frein qui casse et que je change le soir dans cette même ville de Bafata n'est qu'anecdotique. Le plateau du milieu qui se casse dans une montée guinéenne de la région du Fouta, ne devient plus qu'un problème mineur. Mon premier vol après toutes ces années de route dans la chambre d'un petit hôtel de Labé en Guinée s'avère secondaire. Même s'il s'agit du chargeur de batteries de mon appareil photo et que cela engendre des frais imprévus...non après cela je n'ai vraiment pas le droit de me plaindre.
Il faut cependant poursuivre le voyage, aller de l'avant en retirant quelque chose de positif d'une telle rencontre. Cela va se faire le plus naturellement du monde grâce à la complicité d'un Peuple que je ne suis pas près d'oublier.
En Guinée Conakry je me rends très rapidement compte que quelque chose de nouveau se passe. Les sourires, les regards sont différents. Je note une pureté, une gentillesse, une générosité qui ne va cesser de se répéter tout au long de ma traversée du pays. Chaque soir je me suis dis : « c'est pas possible, demain ça va changer » ! Et chaque jour se répétent des scènes dont le monde entier ferait bien de s'inspirer.
Du côté de la ville de Koundara, dans une région habitée par le peuple Peul, alors que je m'arrête pour remplir mes bouteilles à une fontaine, une fillette bondit suivie de ses copines et me dit : « je vais te puiser l'eau ! », elle s'empare de mes bouteilles, un grand sourire sur son joli visage et commence à s'activer. Dans ma tête, je ne peux m'éviter de penser au sollicitations de certains pays voisins et me prépare à ce qu'elle me demande quelque chose en échange...Les bouteilles pleines, elle m'aide à les fixer sur mes bagages à l'arrière du vélo et me lance : « Bon voyage » avec une geste de la main imitée par le groupe d'enfants qui a rapidement grandit.
A cet instant je sens que quelque chose se passe dans ce pays. Tout au long du parcours lorsque je m'arrête dans un village les gens me posent des questions, s'intéressent à ce que je fais, me conseillent, m'informent, mais ne me demande jamais rien. Les conversations sont sincères, franches. Je sens monter en moi un soulagement immense, un bien-être recherché. Je sais dorénavant pourquoi je suis venu en Afrique. Proche de la ville de Labé je m'arrête dans un petit bourg en quête d'un lieu pour passer la nuit. J'accroche mon hamac entre deux manguiers au devant d'une petite maison. Les habitants m'invitent à partager leur bassine de riz sur une natte. Chacun y va de sa main droite. A la fin, ce sont les enfants qui nettoient les derniers grains restant dans le récipient.
Lorsque, la nuit tombée je vais prendre place dans mon hamac, j'aperçois la famille qui s'allonge tout autour de moi sur des nattes. Ils passent ainsi la nuit à mes côtés. Je me sens bien, j'ai l'impression d'être en famille.
p>Un autre soir, après la ville de Faranah je me trouve dans un village où la population est Malinké. Là aussi j'accroche le hamac entre deux manguiers. Mais ce soir le village entier se succède pour voir le blanc qui dort suspendu dans les airs. Une centaine de gens m'entourent. Jusque tard dans la nuit des lampes s'allument dans ma direction comme pour s'assurer que je ne suis pas tombé. Mon sommeil est certes entrecoupé mais je me sens bien, calme, en sécurité.
Lorsque je m'arrête acheter deux mangues, je repars avec cinq ou six. Parfois je mange une assiette de riz et au moment de payer on refuse mon argent. Décidément, les guinéens ne cessent de me surprendre.
Alors que je me dirige vers la source du Niger, peu après le village de Faranah, je rattrape un cycliste suédois, Max, avec un chargement digne des camionneurs guinéens. Max pousse son vélo dans toutes les montées, car sa cargaison n'est pas stable. Les sacs débordent de tous côtés, c'est à se demander comment il est arrivé jusqu'ici. Il se dirige vers la Côte d'Ivoire. Je reste donc deux jours en sa compagnie. Il est un compagnon de route très agréable et pour le moins original. Dans ses bagages par exemple Max emporte six kilos d'arachides qu'il ne cesse de grignoter. Les nombreuses mangues dont il raffole, viennent également rajouter quelques kilos supplémentaires. Mais peu importe s'il ne dépasse pas les trente kilomètres quotidiens, Max avance, découvre, se fait apprécier des gens rencontrés...un bel exemple de voyageur respectueux des autres.
C'est à un petit croisement de routes, quelques arachides en bouche que je quitte Max pour aller vers mon rendez-vous avec la source du fleuve Niger.
Les deux jours qui suivent ne sont pas de tout repos. La piste qui monte se détériore et je dois pousser à de nombreux endroits. Mais les paysages compensent ces efforts. J'arrive au village de Kobikoro et là un policier m'annonce que pour poursuivre je dois disposer d'une autorisation délivrée à Faranah. Voyant sans doute ma grande déception, je sens qu'il veut m'aider. Il tente de joindre le responsable du village, mais celui-ci est absent pour plusieurs jours. Il fait donc venir son adjoint, un homme qui visiblement ne veut pas prendre de responsabilités. On m'explique que la source se situe à la frontière avec la Sierra Léone, qui il y a peu, était encore en guerre. Il faut donc cette autorisation, gratuite, pour des raisons de sécurité. L'adjoint me conseille donc de retourner à Faranah pour la retirer.
Si je suis son conseil je vais donc effectuer ce trajet quatre fois. Moi qui n'aime pas passer deux fois au même endroit, je suis gâté. Je me trouve qu'à quelques kilomètres de cette source dont je vais sans doute réaliser une ou deux photos. Mais la durée de mon visa ne me laisse pas trop de latitude.
Finalement je prends en quelques minutes la décision de renoncer à la source, sachant que de toute manière je vais longer ce fleuve, ce qui est bien le plus important.
Ce n'est donc qu'à quelques pas de la source du Niger que je commence à longer le deuxième fleuve de mon projet.
Dans les jours qui suivent je suis pris dans de violents orages qui transforment les pistes en ruisseaux. Je suis à nouveau obligé de pousser mon vélo. Dans certains villages j'effectue un arrêt pour faire sécher mon linge. C'est à chaque fois un spectacle original pour les habitants. Dans toutes ces bourgades, il n'y a bien sûr pas d'électricité, donc pas de télévision. Le téléphone ne passe pas. Les seuls liens avec l'extérieur sont quelques petits postes radios sur lesquels on capte RFI la radio française internationale. On se tient ainsi au courant de l'actualité en Afrique et dans le monde.
C'est ainsi que les gens viennent d'apprendre que leur premier ministre vient d'être démit de ses fonctions par le président. C'est grâce à la radio que l'on sait qu'il y a des militaires qui se soulèvent à Conakry pour l'augmentation de leur salaire et le paiement des arriérés. Mais ici tout est calme. On est pauvre et la première préoccupation est de faire une bonne récolte de riz. Je traverse certains petits villages où les enfants ne sont pas scolarisés. L'établissement scolaire le plus proche se trouve à douze kilomètres.
« La Guinée est riche, il y a de l'or et des minerais divers mais le gouvernement ne se souci guère de nous » me dit-on.
Ici comme dans beaucoup d'états africains, les gouvernants ne sont que les complices de l'appauvrissement de leur Peuple. On brade les richesses, mais on prend soin de se remplir les poches et les comptes en banque...
Avant Kouroussa, ville de l'auteur guinéen Camara Laye dont je viens de lire le livre : l'enfant noir, qui retrace son enfance, je dors dans un lit grandiose, celui du fleuve Niger qui à cet endroit est peu profond et dont de nombreux bancs de sables sont apparents. La saison des pluies ne fait que débuter et dans quelques semaines son aspect sera certainement très différent.
Quelques jours plus tard je franchis la frontière malienne, laissant derrière moi un pays et un Peuple, dont je garderai toute ma vie la marque indélébile laissée dans mon coeur. Jusqu'à présent je parlais toujours de l'accueil chaleureux des roumains, de la très grande gentillesse des laotiens, mais aujourd'hui les guinéens ont surpassé toutes les populations rencontrées. Ils n'ont cessé de m'étonner. Si je quitte ce pays la larme à l'Å“il c'est tout simplement parce que je doute fort pouvoir retrouver un tel accueil ailleurs. Tous ces gens rencontrés au cours de ma traversée guinéenne sont autant de motif de croire qu'il est possible d'avoir un monde pacifique, et généreux. Au lieu de chercher à copier les pays occidentaux dont le but est la course à l'argent il serait judicieux de s'inspirer de ce Peuple qui vient de me donner la plus belle leçon de vie qui soit.
Merci à toi Peuple guinéen pour m'avoir tendu les bras, merci pour cette grandeur d'âme qui est toute à ton honneur...