A la sortie de Nouakchott, capitale mauritanienne, je fais une petite halte dans une station service afin de faire gonfler les pneus de mon vélo. Lorsque j'annonce à l'employé qu'il faut y mettre cinq kilos, il refuse net, me disant que cela est impossible et qu'ils vont exploser. J'ai beau lui affirmer que je fais cela régulièrement, rien n'y fera et c'est donc à la pompe à main que j'effectue le gonflage.
La route qui mène à la frontière sénégalaise est nettement plus peuplée que le nord du pays, facilitant ainsi mon ravitaillement en eau. En arrivant sur le bord du fleuve Sénégal, frontière naturelle entre les deux pays, je dois patienter pour traverser le fleuve car l'accès au bac n'est pour l'instant pas autorisé.
Un agent me fait cependant signe de m'approcher. Il m'ouvre un portail en manque d'huile et me fait entrer dans la zone d'embarquement. Une fois à l'intérieur il m'annonce alors qu'il me faut payer pour avoir le cachet de sortie sur mon passeport.
Devant mon étonnement, il m'explique que les bureaux n'ouvrant pas avant une bonne heure, il peut malgré tout m'obtenir le passe moyennant finance.
Je lui réponds que de toute faà§on il me faudra attendre le bac. Cela ne m'avancera pas à grand-chose et de ce fait je préfère attendre l'ouverture du bureau.
- Dans ce cas il faut ressortir. Me dit-il sèchement.
Je profite de cette attente pour partager un dernier thé sur le pas de porte d'un commerà§ant mauritanien.
Lorsque les portes ouvrent, je me dirige vers le guichet de la police. Quelques personnes attendent en une file ressemblant plutôt un regroupement de rugby.
Un agent prend enfin mon passeport dans ses mains et après une étude minutieuse me demande tranquillement :
- Tu as quelque chose pour moi ?
- Non, juste le passeport !
- Oui mais t'as bien un petit cadeau ?
- Non, pas de cadeau !
- Même pas un petit billet ?
- C'est pas très légal à§a ! Dis-je avec un petit sourire
- Bon, ben tu vas attendre alors ! Et l'agent pose mon passeport dans un coin du bureau puis s'occupe des personnes qui suivent.
- D'accord, j'attends, dis-je d'un air presque indifférent.
Je m'appuie alors contre un pilier situé à quelques mètres du guichet, faisant mine de ne m'intéresser qu'au va-et-vient incessant des pirogues sur le fleuve.
Pendant ce temps, des véhicules embarquent sur le bac qui doit partir dans environ une demi-heure. Des piroguiers proposent à des passagers de les faire traverser plus rapidement. S'ils essuient quelques refus, il y a tout de même du travail pour nombre d'entre eux.
Les minutes s'écoulent et mon passeport poursuit sa sieste...
Je m'attends à ce que l'agent ne me le rende qu'après le départ du premier bac. Puis je me dis qu'il va peut-être tous me les faire rater cet après-midi et qu'il me faudra tenter ma chance demain. Quoiqu'il en soit je vais résister et rester calme jusqu'à demain matin...on verra ensuite.
Je me doute d'après les récits déjà lus ou entendus, que ce genre de situation sera fréquent en Afrique. Mieux vaut dans ce cas ne pas perdre son sang froid dès les premières épreuves.
Une vingtaine de minutes se sont écoulées lorsque l'agent me siffle pour me remettre le passeport tamponné.
Je le remercie, ravi d'avoir réussi mon test de patience, et me dirige aussitôt vers le bac pour le Sénégal voisin.
De l'autre côté les choses sont plus claires.
Depuis plusieurs jours j'ai une toux persistante. Je respire mal et je sens que cela commence à atteindre mes bronches. Arrivé à Saint-Louis, je décide donc d'intervenir énergiquement car la traversée du Sahara et de la Mauritanie m'a épuisé. Dans une pharmacie de Saint-Louis, on me donne un antibiotique que je vais prendre pendant trois jours. N'étant pas habitué aux médicaments, celui-ci va faire effet rapidement.
Je flâne dans Saint-Louis afin de commencer à m'imprégner de l'atmosphère sénégalaise. J'y découvre une vraie institution qui va faire mon bonheur : les Tanganas. Il s'agit le plus souvent de sorte de petites cabanes prenant appui contre un mur ou un arbre. Quelques tôles, planches, bâches en plastique font office de murs. Là , des marmites sont maintenues chaudes sur un petit brasier. On peut y manger d'excellents Tiéboudienne sorte de riz au poisson avec quelques légumes, véritable plat national. Mais beaucoup de gens viennent y prendre des sandwiches omelette, du pain beurré ou très souvent un sandwich mayonnaise que j'affectionne particulièrement.
On peut y boire le fameux café Touba et tout cela à un prix imbattable. On mange pour dix fois moins chers que dans n'importe quel petit restaurant.
On s'assoie sur un banc bancal sans regarder la propreté des lieux au risque de partir en courant. Pourtant, beaucoup de sénégalais mangent ici. C'est un lieu de rencontre o๠l'on avale vite fait un morceau avant de reprendre le travail.
Parfois une boite de médicaments trône sur la table ou sur une planche faisant office d'étagère. A ma grande surprise on y trouve du paracétamol, des antibiotiques et même des antipaludéens. On se croirait presque dans une pharmacie.
Les fumeurs viennent aussi y chercher des cigarettes au détail.
Cependant à Saint-Louis, le spectacle a lieu sur la langue de Barbarie et plus exactement dans le quartier des pêcheurs. Aussitôt arrivés, leurs femmes se précipitent pour récupérer le poisson. D'un côté on écaille, de l'autre on arrache les têtes qui restent souvent sur le sable au milieu de détritus divers. Ces poissons cuisent dans de gros chaudrons noircis avant de sécher ensuite sur des claies. L'odeur est forte. Les gens pataugent dans une mêlasse dont il est impossible de définir le contenu. D'autres femmes nettoient ou vendent au détail. Au milieu de la foule, des hommes courent, allant des barques aux camions stationnés sur la route, une caisse remplie sur la tête. Mieux vaut ne pas être sensible au risque de ne plus jamais manger de poisson.
Je rencontre au milieu de cette foule bigarrée Amadou un jeune malien de 19 ans. Il m'explique qu'il travaille ici pour la saison de pêche et qu'ensuite, d'ici trois ou quatre mois il reviendra voir sa famille.
Il me raconte aussi qu'il est parti de chez lui la première fois à l'age de onze ans. Il est allé en Côte d'Ivoire. Il a déjà travaillé au Nigeria, en Mauritanie, en Guinée Conakry, au Cameroun. Amadou a déjà vécu plusieurs vie d'adulte alors qu'il est encore tout jeune. Une vie à chercher du travail, une vie tout simplement à tenter de survivre. A l'age de onze ans, alors que je jouais au ballon devant la maison familiale, Amadou était au même age sur les routes de pays étrangers en quête de nourriture et d'un peu d'argent. Mais Amadou ne se plaint pas. Les épreuves de la vie l'ont endurci. Un jour peut-être il ira en Europe me dit-il avec un léger sourire...
Quelques jours plus tard, dans les rues de Dakar je croise les pas de Mamadou. Ce petit sénégalais de 15 ans va dans la rue, comme des milliers d'autres enfants, muni d'une boite de conserve, quémandant de la nourriture ou de l'argent. Il est Talibé (élève en arabe). A l'age de 7 ans, sa famille, très pauvre, vivant du côté de Thiès, ne pouvant pas lui assurer une éducation normale, l'a donc confié à un marabout pour apprendre le Coran et avoir ainsi un minimum d'éducation. Mamadou a le regard triste en me racontant son histoire.
Dans le Dara (école coranique) o๠il se trouve, il doit partager une petite pièce avec des dizaines d'autres petits Talibés. Pour survivre, il arpente à longueur de journée les rues de la ville de Dakar afin de mendier sa nourriture et quémander de l'argent qu'il doit ramener au marabout pour payer ses études, ses vêtements et son logement. Pourtant, Mamadou va pied nu, en haillon et visiblement sous-alimenté. Il m'explique que parfois le marabout frappe ceux qui ne ramènent pas assez d'argent. Il leur dit qu'ils doivent subir cela pour mieux affronter les épreuves de la vie.
Mamadou n'a pas vu ses parents depuis plus d'un an. Dans son regard je ne lis pas beaucoup d'espoir tant sa vie de Talibé flirte en permanence avec l'insupportable.
Tout près de Dakar, je me dirige vers le lac Rose dont la vue des cartes postales n'a fait qu'attiser mon envie de découvrir ce lieu. Je m'imagine déjà , embarrassé par le choix des clichés à réaliser.
Pourtant, dès mon approche, je comprends vite que mon choix ne sera pas aussi cornélien que je pouvais l'imaginer : le fameux lac Rose est aujourd'hui plutôt gris !
Un jeune sénégalais me conseille de m'approcher de l'eau et me baisser afin de voir quelques reflets. Néanmoins je pense qu'aujourd'hui, même la position du poirier n'y suffirait pas. Mon regard commence alors à errer autour du lac et s'attarde particulièrement du côté d'une multitude de tas de sel qui sèchent au soleil. Des gens déchargent des pirogues chargées de sel mouillé et obscur qui en séchant sur le bord du lac va devenir d'un blanc lumineux.
L'agitation bat son plein. Des femmes aux tenues colorées, vident les sceaux qu'elles portent sur la tête, pendant que plus loin on charge des sacs de sel sur de vieux camions-bennes.
Je ne peux que repenser à certaines scènes vues en Bolivie sur le fameux salar d'Uyuni.
Les contacts sont sympathiques et me font oublier l'absence du rose que j'étais venu chercher. Je repars donc d'ici ravi d'avoir fait ce détour et sans rancune pour ces algues qui parfois colorent le lac mais qui aujourd'hui faisaient un caprice.
C'est pour l'instant dans le nord du Maroc et au Sénégal, zones très touristiques, que j'ai été le plus sollicité par les enfants.
Combien de fois m'a-t-on crié : « Toubab, argent... cadeau !!! »
Lors d'arrêts, combien de fois m'a-t-on simplement dit, et pas seulement des enfants : « donnes-moi de l'argent ! Donnes-moi ton vélo ! Donnes-moi un sac ! » Si j'avais écouté la population, j'aurais rapidement fini mes étapes dans le plus simple appareil.
Je me rends compte combien le développement du tourisme peut modifier certains comportements des autochtones. Il en est de même pour une action humanitaire qui n'est pas toujours adaptée et fait par conséquent beaucoup de dégâts.
Un proverbe chinois dit : « Plutôt que de donner un poisson à un homme, apprend lui à pêcher ».
Si j'étais parfois triste de voir les dommages qu'entraà®nent nos comportements j'ai tout de même fais quelques rencontre rendues inoubliables de par leur richesse.
C'est ainsi que dans un petit village proche de la frontière gambienne, alors qu'en fin d'après-midi je déambule dans les rues, un homme m'offre un thé à l'ombre d'un fromager. Dans un petit brasier « Tonton » ne cesse de rajouter quelques écorces afin que la fumée éloigne les moustiques. Il me parle alors de sa vie. Il travaillait avec les touristes à Saly et gagnait d'ailleurs pas mal d'argent. « Mais me dit-il, je dépensais tout. J'avais une vie très artificielle et déconnectée de la nature. Ici, dans ce village, je suis en quelque sorte revenu aux sources. Je vis avec l'essentiel. La nature environnante m'enseigne chaque jour quelque chose de nouveau. Il suffit de savoir l'observer. A présent je soigne beaucoup de gens, rien qu'avec des plantes. Je me sens bien et heureux, puis surtout, je prends le temps de vivre ».
Les heures passent sans que je ne m'en rende compte. Lorsque je quitte Tonton avec qui nous avons devisé sur le monde, la nuit est tombée depuis longtemps. Il fait partie de ces personnages que l'on croise parfois et qui sans que vous vous en rendiez compte, vous amènent à une réflexion indispensable pour qui recherche tout simplement le Bonheur.
Un grand merci à toi Tonton pour m'avoir distillé au cours de cette soirée quelques bribes de ton immense sagesse.
Le lendemain je débute la traversée de la Gambie, petit pays anglophone au cÅ“ur du Sénégal, séparant les régions du Siné-Saloum et de la Casamance. L'atmosphère n'y est pas du tout déplaisante, bien au contraire.
On m'avait signalé un racket important des policiers, il n'en a rien été. Sans doute ne s'intéressent-ils pas aux cyclonomades.
La petite ville de Banjul est plutôt calme tout comme sa population. Néanmoins une chose va me marquer et m'enchanter même, le jour de mon départ. Il s'agit en effet du « cleaning day » (jour du nettoyage). Depuis environ deux ans afin de faire face à un taux de paludisme parmi les plus important au monde, le gouvernement a décidé que le dernier samedi de chaque mois serait consacré au nettoyage de sa maison, de son devant de porte, de sa rue...Jusqu'à 13 heures aucune voiture particulière ne peut circuler. L'interdiction vaut également pour les taxis. C'est donc sur des routes désertes que je quitte la Gambie. Les gens balaient le bord des routes et font de petits tas d'ordures pour les brà»ler. La population est fière de cette initiative qui fait l'admiration des étrangers. Tout le monde s'atèle dans la bonne humeur au nettoyage du pays. Le résultat est d'ailleurs bien visible. Alors que dans les villes et villages sénégalais les déchets sont jetés n'importe oà¹, qu'à l'entrée ou la sortie des villes cela constitue de véritables décharges à ciel ouvert, ici l'effort fait par la population se remarque et de fait le paludisme a fortement diminué dans le pays. Comme quoi certains problèmes peuvent avoir des solutions relativement simples...
Roulant deux jours plus tard sur une petite route de Casamance, j'entends un enfant me crier : « Toubab, toubab... ». Je ne le vois pas. L'appel n'est pourtant pas loin du tout. Puis tout à coup, j'aperà§ois en contrebas de la route un gamin, de dos, accroupi les fesses à l'air, se laissant aller à un besoin des plus naturels qui soit, levant la main pour me saluer, le visage fendu d'un magnifique sourire. Petite scène de voyage qui en fait également tout le charme.
Après un passage à Ziguinchor j'arrive dans l'ancienne colonie portugaise de Guinée-Bissau, mon 80ème pays. Il est considéré comme l'un des plus démunis de la planète. Je crois avoir lu quelque part qu'il fait même partie des dix plus pauvres. Pourtant, j'avoue que succombe immédiatement au charme de sa population. Dès mon entrée dans le pays les gens me saluent et m'invitent à faire une pause. Les questions fusent et au final, il n'y a pas l'ombre d'une sollicitation.
Un cycliste japonais rencontrés lors de ma première journée sur le sol africain m'avais averti : « de tous les pays d'Afrique de l'ouest, c'est la Guinée-Bissau que j'ai préféré. Les gens y sont vraiment très gentils ».
Je comprends aujourd'hui ce qu'il voulait dire. Je suis moi-même étonné de cet état de fait. Que je roule dans la campagne ou marche en ville, personne ne vient me demander de l'argent ou même un cadeau quelconque. Les vendeurs d'artisanat ne m'interpellent que très rarement et en aucun cas se font insistants. Ce pays est un véritable bol d'oxygène dans un tel périple.
Le long de la route qui mène à Bissau, la capitale, les gens cueillent des fruits de Cajou. On détache la noix qu'on fera griller et on délaisse souvent le fruit lui-même. En ce qui me concerne je multiplie mes arrêts et fais une cure de Cajou et mangues, je n'ai que l'embarras du choix.
Par contre le pays fonctionne au ralenti. Il n'y a aucun distributeur bancaire sur le territoire. Il n'y a pas d'électricité dans les villages ou dans les villes. Dans la capitale, elle n'est présente pour quelques heures qu'à la tombée de la nuit, mais cela est de courte durée et même pendant ce laps de temps les coupures sont fréquentes. Certains hôtels ou restaurants disposent de générateurs qu'ils sous-louent aux voisins pour rentabiliser l'investissement. Inutile de dire que l'accès Internet devient dans ces conditions plutôt difficile.
Je viens d'obtenir mon visa pour la Guinée Conakry o๠je vais me rendre à la source du Niger. Je m'apprête donc pour l'instant à poursuivre ma route vers l'est de la Guinée-Bissau en espérant que ce pays continue de me surprendre par la qualité de ses contacts.