Chronique n°5 : Le souffle du désert

  • Seul
    Seul
  • Un arbre solitaire dans le désert
    Un arbre solitaire dans le désert
  • Dans le Sahara occidental
    Dans le Sahara occidental

Le vent me pousse vers l'intérieur de l'Afrique qui m'aspire comme pour m'étreindre plus intensément.
Ayant épuisé tous mes prétextes de « fuite », je ne peux à présent que me jeter de tout mon être dans ce continent aux mille et une facettes. Je sais déjà que je vais voir, entendre, sentir des choses comme nulle part ailleurs. La chaleur amoindrit ma résistance pour mieux me désarmer face à l'attrait dangereux de ce continent. Au fonds de moi, je sens que cette terre vient déjà de me piéger.
Jusqu'où va donc aller ce plongeon incontrôlable dans les entrailles africaines ?
La réponse viendra au compte-goutte distillée vicieusement par bribes à chaque coups de pédales, à chaque bouffée d'air brà»lant, à chaque mètre gagné sur ce sol endolori marqué de haine, d'amour, de guerres de paix, de musiques et de cris, marqué par tout sauf par l'indifférence et la monotonie.

Je descends vers la Mauritanie Plus j'avance dans le Sahara et plus je m'informe sur ce qui m'attend. A la moindre occasion je glane un renseignement sur la distance qui me sépare du prochain point d'eau. Certes le vent m'est favorable mais je pars néanmoins de bon matin afin de couvrir une bonne distance sous la fraîcheur. Aux heures les plus chaudes, ayant déjà parcouru une distance raisonnable je stoppe dans une station service ou dans un boui-boui quelconque.

Les interminables lignes droites, avec pour horizon le sable et le ciel se tenant compagnie jusqu'à l'infini, sont propices à la réflexion. Je pars dans de multiples pensées. Parfois même, je rêve éveillé et vais tel un somnambule sur une bicyclette. Tout à coup, le vent fait voler l'extrémité de mon chèche au devant de mes yeux me faisant sursauter de surprise ayant cru voir un instant s'avancer sur mon épaule la tête d'un passager imaginaire. La solitude dans le désert est telle qu'on s'invente des personnages.
Un autre jour j'aperà§ois un cycliste au loin. Ravi d'une telle rencontre dans cette région hostile, j'envisage déjà une pause avec un riche échange d'informations, de tuyaux, d'histoires cyclonomadesques...malheureusement le dromadaire que je prenais pour un cycliste ne s'avère pas très causant. Mon imagination commence vraiment à me jouer de bien curieux tours !

Port d'El Marsa Peu après Lâayoune, j'atteins le port d'El Marsa où l'agitation bat son plein. On décharge les bateaux entraînant un va-et-vient incessant de camions qui acheminent ensuite le poisson vers les grandes villes marocaines. D'autres véhicules approvisionnent les pêcheurs en glace.
Des hommes, espacés de quelques mètres, allant des bateaux aux quais, s'envoient avec adresse des sceaux pleins de sardines qui sont vidés dans une caissette. Le tout est immédiatement recouvert de glace. Le sceau vide voltige ensuite sur le bateau où il reprend sa place dans cette chaîne bien huilée.
Légèrement à l'écart, des pêcheurs réparent des filets endommagés qui doivent être opérationnels dès la nuit prochaine.
Autour de cette agitation, des vendeurs s'installent. Ils proposent des boissons gazeuses, de l'eau minérale, des biscuits, des bonbons et préparent des sandwichs ou font griller des sardines. Ce balai ne cessera qu'à la dernière sardine déchargée.

Un matin, à la sortie de Boujdour, la brume est dense. Je ne distingue la route que sur quelques mètres. Cette humidité se dépose en gouttelettes sur mes avant-bras. Au milieu de cette atmosphère mystérieuse, je n'entends que le joyeux « ronronnement » de mon vélo. Les quelques gouttes qui tombent de mes cheveux ne proviennent pas de ma transpiration mais uniquement de cette humidité matinale. Je réalise alors qu'autour de moi, la vie doit battre son plein. La moindre fleur ou broussaille, le moindre insecte ou animal, emmagasine un maximum d'eau possible pour faire des réserves face à la chaleur à venir tel le dromadaire avant une longue traversée.

L'Océan était ici Je suis époustouflé par la grande quantité de coquillages qui jonchent le sol, rappelant ainsi qu'il y a plusieurs millénaires cette partie du désert était océan...Le sable parait de toute part vouloir ensevelir les secrets de cet univers.

Mon passage de frontière annonce une charmante désorganisation qui constitue comme un point de non retour. Nous sommes loin des douaniers et policiers trop sérieux trop autoritaires qui rajoutent dans leur rôle un excès de zèle et perdent tout simplement beaucoup d'humanité.
Certes je ne suis pas dupe, si les règles s'assouplissent, les situations peuvent se compliquer, ouvrant la porte à la corruption. Tout va devenir, roublardise, malice, jeu, séduction, humour. Comment gagner la sympathie et ôter l'envie « d'escroquer » ? Ce sera une tâche délicate, un défi à relever maintes fois, une école de patience, ce sera ma vie africaine.

Carcasses de voitures entre Maroc et Mauritanie Au terme d'un no man's land jonché de carcasses de véhicules, séparant les deux frontières, j'arrive en poussant mon vélo au poste de douane mauritanien. Les premières paroles du douanier donnent le ton d'un nouveau contexte : « mais c'est pas à vélo qu'il te faut venir...tu dois nous amener de vieilles voitures » !!!
Quelques mètres plus en avant se trouve le poste de police. Le policier me lance : « et toi, t'as pas de gazelle » ? Je regarde le porte-bagages arrière avec un petit air de surprise en lui répondant « ben, elle est certainement tombée » !
Dans le petit local de planches, un camionneur attend son passeport. Le policier lui tend la main vide.
Le conducteur dit aussitôt : « non, le passeport d'abord » ! L'agent le lui rend donc mais laisse négligemment la main tendue dans laquelle le routier dépose finalement un billet de 1000 ouguiyas (un peu moins de 3 euros).
Celui-ci appose ensuite le tampon d'entrée sur mon passeport sans rien solliciter en échange.

Transport à  Nouadhibou A Nouadhibou, les vieilles Mercedes se croisent avec d'encore plus vieilles Renault 4 dont la carrosserie atteste de multiples réincarnations. Au milieu, des chèvres participent au service de nettoyage de la ville en absorbant pelures, cartons, plastiques...j'en vois même une intoxiquée qui mâchouille un paquet de cigarettes.
Le Maroc est déjà loin. Il plane un air d'Afrique noire avec les nombreux maliens, sénégalais, gambiens qui travaillent ici dans le but avoué pour la plupart de trouver un moyen de passer en Europe.
Les sourires sont francs et l'accueil chaleureux. On me parle rapidement de la maison ou du pays qu'on a quitté pour atteindre « l'Eldorado ». Le problème de beaucoup consiste à trouver les 1000 euros demandés par des passeurs sans scrupules. En attendant on balaie des cours de sable, on rafistole des chaussures en fin de vie, on nettoie des voitures poussiéreuses. Mais pour beaucoup le séjour mauritanien se prolonge et plus le temps passe plus l'Europe s'éloigne.

Ces jours-ci le soleil mauritanien n'a aucune pitié en martelant ma tête de ses rayons intraitables. Le trajet vers Nouakchott s'avère beaucoup plus difficile que ma descente du Maroc. Très tôt les températures grimpent, jonglant avec les degrés des thermomètres. Aussitôt mes réserves d'eau deviennent quasi-bouillantes et insuffisantes. J'établi de nombreux records. Le nombre de litres d'eau ingurgités en une seule journée : dix sept. Le nombre de kilos de sable absorbé par chaque pore de ma peau.
J'essuie en effet des tempêtes de sable pendant trois jours. Rien à faire pour le stopper, car il pénètre partout. Chaque roulement du vélo est mis à rude épreuve, chaque centimètre carré de mes sacoches est recouvert d'une pellicule poussiéreuse qui s'infiltre par la moindre ouverture pour envelopper appareil photo, papiers, vêtements...
Khaima entre Dakhla et la frontière Pendant ces tempêtes je n'avance guère car le vent ne m'est plus totalement favorable et me vient plutôt de côté. Mais à ce moment là , la température est un peu plus supportable. Dès que le vent se calme, le soleil sans pitié se joue de moi, entraînant une surchauffe de tout mon corps. J'ai le sentiment d'avoir les veines en ébullition, le cerveau sous pression, si je ne trouve pas un lieu pour me mettre à l'ombre j'ai l'impression que je vais littéralement exploser...
La première Khaima (tente mauritanienne) en vue devient dès lors salvatrice. Je m'étale rapidement sur la natte en un plongeon désespéré. Le courant d'air créé en soulevant l'un des bords de la toile m'apporte une sensation de fraîcheur salutaire. Petit à petit, la température de mon corps baisse et je retrouve mes esprits. A ce moment là , le courant d'air ne me semble malheureusement plus frais du tout, mais à nouveau brà»lant. Ce n'est pas le moment de laisser s'enfuir à l'extérieur de la khaima un orteil suicidaire.

Sous une khaima, alors qu'épuisé je récupère paisiblement en compagnie de quelques hommes que je présume être des chauffeurs, je note le regard appuyé de la femme qui nous sert le thé. Elle observe autour d'elle pour s'assurer que personne ne la voit puis me lance des Å“illades insistantes. Je fuis son regard ne voulant surtout pas me retrouver expulsé en plein soleil par l'un des hommes présent. Toutefois la situation me surprend et voulant vérifier s'il ne s'agit pas du fruit de mon imagination je lève la tête innocemment. Le doute n'est alors plus permis lorsque celle-ci, tout en me fixant, passe sa langue sur sa lèvre supérieure dans un élan sensuel qui fera date dans l'histoire de l'érotisme mauritanien.

Le marché de la capitale Nouakchott En atteignant Nouakchott, je suis plutôt en piteux état. Patrick et Laure qui étaient en Guyane lors de mon passage là -bas se chargent gentiment, pendant mon arrêt chez eux, de ma remise en forme.
J'en profite pour découvrir différents marchés de la ville. Mais c'est sur le marché aux tissus que je vais vivre une situation plutôt cocasse.
Alors que je réalise un nième cliché, quatre policiers m'entourent et me demandent si je dispose d'une autorisation. Devant ma réponse négative ils m'invitent à monter dans un taxi pour les accompagner au poste. Je réponds aussitôt que j'accepte d'y aller mais a pied et non en taxi. Cela semble les gêner car le poste disent-ils est éloigné. Je persiste et nous voilà partis pour une petite marche. Au fur et à mesure que nous avanà§ons, nous perdons des agents. Un premier abandonne, un second peu après puis lorsque le troisième nous quitte, je m'adresse au dernier en lui suggérant que tout cela n'est peut-être pas si grave vu le désistement de ses collègues. Il regarde autour de lui et ne les voyant pas, visiblement ennuyé, compose un numéro sur son téléphone portable. Après une brève conversation il m'assure que nous devons continuer.
Arrivé au poste des gens prennent le thé à même le sol. Un prisonnier, les menottes aux mains, attend patiemment. Je note que les menottes sont juste coincées par un pied du banc. Il suffit de soulever celui-ci et bonjour la liberté !
Un agent note les références de mon passeport sur une feuille volante qui va certainement finir à la poubelle. Lorsque je lui demande ce que j'ai fais de mal et si prendre des photos est interdit, il me répond embarrassé de demander à son chef. Le chef en question ne me donne pas de réponse bien cohérente. Il ne s'empresse visiblement pas de régler mon cas.
J'attends patiemment ne voulant surtout pas glisser un bakchich quelconque pour faire avancer le schmilblick.
Le temps passe et voici plus d'une heure que je suis là . Entre temps un homme est venu se plaindre concernant l'antenne parabolique défectueuse qu'il vient d'acheter. Le chef lui dit que c'est de sa faute car il n'avait qu'à l'essayer. L'acheteur désemparé, lui répond que cela n'était pas possible dans le magasin, mais le chef use de toute son autorité et l'envoi promener. Pendant ce temps mon passeport refroidit sur le bureau.
Lorsque enfin le chef le prend en main et s'approche de moi c'est pour me dire que je dois, en compagnie d'un agent, prendre un taxi pour aller voir le commissaire de l'autre côté de la ville. Je réplique alors une nouvelle fois que je veux bien aller voir le commissaire mais dans une voiture de police ou à pied. Il est hors de question que je monte dans un véhicule civil pour ma sécurité. N'ayant pas de véhicule de police à disposition le chef insiste mais je ne cède pas.
Visiblement personne ne semble enchanté traverser la ville en ma compagnie. Un agent refuse même au chef en lui disant qu'il n'est pas possible de marcher jusque là .
Lorsque je demande au chef pourquoi je dois voir le commissaire s'il n'est pas interdit de faire des photos, il me répond : « tu sais bien, tu as fais l'armée non ? C'est toujours les gradés qui décident » !
Il tente en vain de contacter le commissaire par téléphone et je me risque à lui dire que si tout le monde le dérange pour des choses aussi futiles, son téléphone n'est sans doute pas près de se libérer !
Puis par miracle le chef dit quelques mots dans son portable, me regarde et me lance enfin: « c'est bon, tu peux partir » !

Mon apprentissage n'en est sans doute qu'à ses balbutiements en Afrique, ce qui augure de bons moments à venir et des anecdotes probablement croustillantes.
C'est sur cette mésaventure que je quitte ensuite Nouakchott en direction du Sénégal voisin, terre de la téranga (hospitalité en wolof), tout un programme...

  • Nouakchott sur le marché aux poissons
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  • Transport en commun à  Nouakchott
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  • Nouakchott sur le marché aux tissus
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