Après m'être sédentarisé quelques semaines, je reviens à Casablanca avec des sentiments mitigés. Le retour à la vie cyclonomade ne se fait pas en un simple clin d'oeil, mais nécessite bien quelques jours de réadaptation. D'autre part, il n'est pas facile de quitter pour de longs mois l'être cher à mon coeur. D'un côté se trouve la fille que j'aime et de l'autre la vie que j'affectionne. Toutefois, ce quotidien nomade, fait de choses simples mais ô combien satisfaisantes, exerce en moi toujours autant de fascination.
A Casablanca, Karim ne semble pas être tombé sous le charme de mon vélo au point de s'enfuir avec...heureusement pour moi ! Je le retrouve donc à l'endroit même où je l'avais quitté, ravi de pouvoir enfin vivre d'autres aventures. Jacqueline, la mère de Karim, m'accueille aimablement, le temps que j'obtienne mon visa mauritanien.
Ma surprise est de taille, lorsque je trouve en lieu et place du consulat mauritanien de Casa, une entreprise privée dont la secrétaire m'explique que le consulat vient de fermer ses portes il y a deux mois. Il se trouve à présent avec l'ambassade située à Rabat.
Je les contacte téléphoniquement, anticipant ainsi une éventuelle mauvaise surprise. Je me renseigne aussi sur la possibilité d'obtenir le visa à la frontière mais on m'indique que ce service est également suspendu. Sur ce, je vais donc à Rabat où 24 heures, une photocopie du passeport et deux photos d'identité sont nécessaires à l'obtention du précieux sésame. Celui-ci en poche, je retourne immédiatement à Casablanca et reprends la route dès le lendemain.
Un temps gris et pluvieux accompagne mes premiers coups de pédales. Mon moral n'est toujours pas au plus haut. De plus, si l'esprit n'est pas encore totalement dans le voyage, on ne peut pas dire que le corps y soit pleinement non plus. Il est en effet un peu à la « traîne », sans doute en raison de quelques kilos pris au Brésil où mon activité physique n'a pas été des plus violentes. « Non Stop » doit quant à lui s'étonner de cette lourdeur, car si les kilos sont bien présents, j'ai par contre dû laisser une partie de ma masse musculaire du côté de São Paulo.
Quelques kilomètres avant la ville d'El Jadida, je bifurque vers la plage. Je trouve là une succession de vieilles cabanes, où pendant la journée, sont servis des repas aux gens de la ville voisine venus se détendre, bercés par le murmure de l'océan. A cette heure-ci la plupart des gargotes sont closes ou sont sur le point de l'être.
J'en aperà§ois néanmoins une où des tagines mijotent encore sur des braises. Je profite donc de l'aubaine pour mon repas du soir. Ensuite, trois hommes, curieux de savoir ce que je fais dans les parages, me convient pour un thé à la menthe. L'un d'entre eux surveille les baraques et m'autorise à m'installer à l'abri pour la nuit.
Un autre est un marocain de passage. Il marche dans le pays sans but précis, comme pour fuir la dure réalité du monde qui l'entoure et vivre en spectateur de celui-ci. Il n'a pas d'argent et vit uniquement de la charité des gens qu'il croise.
Le troisième, plus réservé au début de la conversation, devient peu à peu plus loquace. Driss, commence alors à me là¢cher par bribes des informations sur sa vie, ses déceptions et ses rêves. Il m'explique qu'à 40 ans il n'est pas encore marié car il n'a pas d'argent pour cela. Malgré son baccalauréat, il ne trouve pas de travail lui permettant de mener une vie qu'il qualifie de normale. Il est devenu pêcheur à Dakhla, dans le sud du pays, par amour de l'océan. Il travaille dur, comme en témoignent l'état de ses mains abîmées. Mais autour de lui, il voit beaucoup de marocains qui après quelques années de travail à l'étranger rentrent au pays avec une belle voiture et trouvent aussitôt une femme à marier. « Mon frère, me dit-il, est en Allemagne où il travaille en toute illégalité, mais je n'ai pas envie d'aller là -bas car il y fait trop froid ».
Il m'explique ensuite qu'à Dakhla, beaucoup de gens d'Afrique noire tentent de passer aux îles canaries en payant des pêcheurs. Certains, peu scrupuleux, surchargent des bateaux et tentent une traversée qui se termine parfois en catastrophe. On trouve ainsi de temps à autres des corps de naufragés. Driss travaille avec deux autres pêcheurs et me confie finalement qu'il va sans doute tenter lui aussi sa chance, mais juste avec deux autres personnes. Il veut ensuite vivre de la pêche aux îles canaries pour un jour, lui aussi pouvoir s'acheter une voiture et se marier.
Au fil de notre conversation, la pluie s'intensifie tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, car de nombreuses bà¢ches en plastique sont trouées. Je prospecte pour dénicher un endroit sec où je pourrais m'allonger le moment venu. Cette semaine, Driss qui ne travaille pas, est venu rendre visite à sa famille d'El Jadida. Mais lorsqu'il vient, il aime beaucoup tenir compagnie à son copain d'enfance qui est gardien ici.
Des caisses en bois couvertes de tapis, font office de bancs tout autour de la gargote et me servent de lit.
Au milieu de la nuit j'aperà§ois des gendarmes en conversation avec le gardien. Je fais semblant de dormir. On m'explique le lendemain que lorsque dans la soirée je me suis rendu aux toilettes avec ma lampe frontale, quelqu'un a signalé la présence d'un individu suspect. Les gendarmes ont donc simplement observé le vélo et, rassurés, n'ont pas jugé utile de me réveiller.
En longeant la route côtière pour rejoindre El Jadida, je suis désagréablement surpris en la trouvant coupée par un grand chantier dissimulé derrière de grandes palissades.
Un homme s'approche et me suggère de contourner le tout dans le sable ou la terre défoncée. Puis Mohammed m'explique qu'ici, des franà§ais construisent un hôtel de luxe avec un golf 36 trous.
En direction de Safi de nombreux enfants gardent des moutons et des chèvres. En me voyant, ils me demandent un stylo, un dirham, un ballon...me prenant pour un authentique supermarché. Parfois me saluant d'un mouvement de bras, ils m'offrent simplement leur sourire.
Les cultures de tomates et carottes dominent. La vue des falaises, en fond, rend un côté magique à cette partie du littoral.
A Safi, je loge dans la médina, mon lieu de prédilection, où je passe la soirée à déambuler à l'affût de bruits et d'odeurs...Dans une petite ruelle, mon odorat me mène justement à une série de gargotes où l'on frît du poisson. Certes, mieux vaut ne pas être pointilleux sur l'hygiène au risque de s'enfuir à la première vue.
Pourtant, ce soir c'est plutôt l'odeur des merguez qui me séduit. J'attends mon sandwich, lorsqu'une femme s'approche prestement d'une autre qui paie sa commande. Elle commence aussitôt à l'invectiver. On note le caractère bien trempé de la personne et je ne m'hasarderai pas à faire une remarque quelconque. J'observe donc passivement la scène lorsque, allant au-delà de ses paroles, celle-ci « décroche » une gifle d'une vivacité à rendre jaloux un Tyson des grands soirs.
La deuxième, vexée, s'apprête à entrer en action, bien que je ne parierai pas le moindre dirham sur ses chances. Mais fort heureusement, son amie, la prenant par le bras, l'éloigne de l'autre furie qui continue de s'époumoner.
Pendant ce temps, tout autour, des bà¢ches bleues ont pris place sur le sol. Des hommes y déposent leurs marchandises allant des slips, aux chaussettes, en passant par les torchons, serviettes de toilettes, jusqu'aux piles, lampes et objets divers... Dès lors, pendant quelques heures, l'animation redouble. Les vendeurs d'escargots et de fèves ont également prit place et connaissent un franc succès.
De mon côté, j'opte pour mon occupation favorite en m'installant à une terrasse de café afin d'y siroter un thé à la menthe tout en observant le spectacle de la rue...
Aujourd'hui, les enfants me sollicitent pour des bonbons au chocolat. L'un d'eux veut quant à lui, mon pneu de rechange. Je lui propose de le troquer contre la vache qu'il surveille, mais trouvant pour ma plus grande satisfaction la négociation peu équitable...il m'adresse un large sourire amusé, concluant ainsi l'esquisse de cette négociation.
Du côté de Souira, au sud de Safi, les travaux vont bon train pour satisfaire les touristes. Les camping-cars sont ici en plus grand nombre et souvent regroupés. Je plante ma tente à Moulay-Bouzerktoun, face à l'océan. Je remarque non loin de là que quelques camping-cars possèdent des chiens et lorsqu'un enfant s'approche les gens s'écrient aussitôt: « attention, il est méchant ! »...Le gamin s'éloigne donc et laisse les propriétaires de l'animal dans leur bulle...triste spectacle !
J'atteins Agadir 48 ans jour pour jour après le terrible tremblement de terre qui le 29 février 1960 ensevelit plus de 15000 personnes. La ville est aujourd'hui moderne avec de nombreux hôtels de luxe. A sa sortie, deux grands golf se succèdent : le Royal de 36 trous et celui des Dunes de 27 trous. La route est magnifique, recouverte d'un bitume ressemblant à un tapis qui vient d'être déroulé....pourvu que à§a dure !
Après quelques kilomètres, sur le bord de la route, sorti de je ne sais où, un homme, seul au monde, prie en direction de La Mecque.
Plus tard je m'arrête dans un boui-boui pour manger un tagine au poulet. Sans que j'y prenne garde, un jeune garà§on s'approche discrètement et bondit tel un éclair sur la corbeille à pain, puis s'enfuit avec l'unique morceau qu'elle contenait. Le serveur esquisse quelques foulées de poursuite, mais renonce rapidement. Tout au long de mes voyages, c'est la première fois que je vois un enfant « voler » du pain. Le geste est fort et significatif. Il me jette en pleine figure l'ampleur des inégalités, qui ne sont certes pas spécifiques au Maroc. En quelques heures je suis passé des golfs pour riches à un enfant qui ne vole pas de l'argent ni un quelconque objet, mais simplement du pain...
En descendant, les paysages deviennent plus arides et rocailleux. A Bouizakarne j'observe les hommes et leur chèche de couleurs multiples fixés de manière plutôt anarchique. Les femmes quant à elles vont par petits groupes, enveloppées dans de grands tissus colorés d'orange, de jaune, de bleu, de vert.
A l'appel du muezzin, un homme déroule son tapis et prie sur le trottoir, face à un poteau électrique. Je suis toujours impressionné par cette faculté à s'isoler, au point de parvenir à faire totalement abstraction de tout ce qui se passe autour.
De nombreux hommes boivent le thé en petits groupes devant la télévision qui diffuse un match du championnat espagnol de football.
A mi-chemin entre Guelmin et Tan-Tan, je fais une halte au café où la gendarmerie s'est installée pour effectuer ses contrôles. Trois jeunes frères y travaillent ensembles. Je passe la nuit, à même le sol, dans une pièce désaffectée. Le bar est ouvert 24 heures sur 24. Smail m'explique qu'il ne retire que 500 dirhams (45 euros) de bénéfice mensuel. Il me dit avec une rage contenue, que beaucoup de jeunes gagnent cela en quelques heures en vendant du haschich aux touristes. De temps à autres les gendarmes dressent un procès verbal et le temps de remplir les formulaires, s'attablent pour boire un thé avec le contrevenant. Ils ne terminent quasiment jamais la théière. A chaque reprise Smail, amusé, m'offre donc le restant...la place est bonne.
Depuis quelques jours je vois de nombreuses hirondelles, qui ont fui le froid européen pour venir séjourner au soleil jusqu'au printemps. Je repense à ces moments où enfant je les observais en automne se regrouper sur les fils avant de partir pour leur grand voyage vers l'Afrique...cela me semblait loin et difficilement imaginable.
En roulant de bon matin je vois également un grand nombre de mulots, qui à mon passage se réfugient dans l'un des nombreux petits trous qu'ils ont creusé. Des chiens errants qui sont souvent à leur trousse, tentent de les déterrer lorsqu'ils les repèrent.
J'aperà§ois aussi à deux reprises une adorable sorte d'écureuil couleur sable. Sur plusieurs kilomètres mon regard se dirige plus vers le bas-côté de la route où le spectacle de la nature est bien plus vivant qu'il ne parait.
Mon vélo me mène ensuite à Tarfaya, bourgade balayée par les vents et fouettée inlassablement par les sables. Comme si peu à peu la nature voulait ensevelir cette cité chargée d'histoire. C'est en effet ici même que Saint-Exupéry et ses compagnons de l'aéropostale, faisaient escale avant de poursuivre vers la cordillère des Andes à bord de leurs fragiles Biplans. Un petit monument sur la plage et un petit musée honorent Saint-Exupéry et retrace l'histoire passionnante de l'aéropostale. Depuis peu, une ligne bateau régulière est ouverte entre Tarfaya et les îles Canaries.
Puis vient la ville de Là¢ayoune. Chef lieu de région pour les autorités marocaines et capitale de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), pour les sahraouis, reconnue par plus de 70 Etats. Le Maroc investit beaucoup dans cette cité où des avantages fiscaux incitent les marocains à s'y installer. Les militaires sont en nombre impressionnant. L'ONU est présente, avec pour objectif d'organiser un référendum qui ne voit toujours pas le jour et ne le verra peut-être jamais. En attendant de nombreux militaires aux 4x4 blancs marqués UN et aux salaires sans aucun rapport avec ceux des pêcheurs marocains, s'éternisent dans la ville.
Depuis quelques jours le sable est de plus en plus présent sur le parcours comme pour m'annoncer que je suis vraiment aux portes du désert et qu'à présent, mieux vaut ne pas oublier de remplir les réserves d'eau pour affronter les longues lignes droites marocaines et mauritaniennes à venir...