Si de Tétouan, à Casablanca, je suis tout d'abord impatient de découvrir ce nouveau pays, sa culture et ses mentalités, je suis ensuite inquiet de passer à cà´té des vraies valeurs marocaines en raison de quelques contacts trop intéressés qui m'incitent à plus de méfiance. Mais je suis finalement rassuré par des âmes généreuses qui font honneur à leur peuple. Je m'immerge donc chaque jour un peu plus dans la réalité marocaine.
Quoi de mieux que la médina pour palper l'essence même d'une ville ? Celle de Tétouan, dont les remparts sont assaillis par la ville moderne, me plonge dans un univers totalement nouveau. Dans ce dédale de ruelles, chaque coin dévoile de nouvelles scènes de la vie quotidienne.
Ici, deux femmes assises sur des sceaux, vendent des carottes, des tomates, poivrons, choux... L'ensemble est disposé sur des sacs en plastique posés sur la chaussée. Appuyées au mur, elles attendent patiemment l'acheteur. Au coin de la rue suivante, une boutique propose des pinceaux de toutes tailles, des petits pots de peintures et, dans des vieilles bassines, des blocs de chaux pour le blanchiment des murs. Au fond de la même rue, l'entrée décorée d'une mosquée que franchiront tout à l'heure les fidèles pour l'une des cinq prière de la journée. Tout proche, un âne supportant sur ses flancs de deux gros sacs, se laisse aller à un besoin bien naturel en attendant patiemment son propriétaire à l'ombre d'un mur. Plus loin, la rue se transforme sur quelques mètres en une sorte de petit tunnel obscur et rafraîchissant. J'aperà§ois à sa sortie un écriteau indiquant « secret des plantes spéciales et des épices ». Le propriétaire m'explique fièrement qu'il soigne ici les maux les plus diverses. Il parait d'ailleurs un peu déà§u que je ne souffre de rien. Je lis dans son regard : « même pas un petit bobo ? »... même pas !
En flânant dans ces rues je fais une pause dans une petite gargote obscure pour y savourer un thé à la menthe. Trois hommes âgés sont attablés et boivent un thé pendant que deux autres somnolent au fond de la pièce, allongés sur un grand tapis.
Puis la visite se poursuit. Deux femmes berbères, reconnaissables à leur chapeau traditionnel de paille tressé au large bord, décoré de cordelières de laine, vendent quelques légumes et tapis colorés. Un homme vend du poisson en face d'une boucherie...
En fin d'après-midi, l'animation s'intensifie. C'est l'heure des bonnes affaires. Les négociations vont bon train, les prix baissent rapidement et les objets changent de mains. A cette heure, les étalages de vêtements et de bibelots se sont multipliés.
La tête pleine d'images, je quitte la ville le lendemain à l'aube.
A la sortie de Tétouan des bergers ont amené des brebis destinées à la vente. Ils attendent les acheteurs assis sur un morceau de carton. Sur le bord de la route de nombreuses personnes marchent en direction de la ville ou vers les champs...
Quelques enfants, le visage fendu d'un large sourire, me saluent amicalement. De vieilles Mercedes 300, bleues ou blanches, me dépassent et klaxonnent pour appeler d'éventuels clients. Ces taxis vont ainsi d'une ville à l'autre en transportant plusieurs passagers à la fois, afin de réduire le coup de la course.
A une soixantaine de kilomètres au sud de Tétouan, j'atteins Chefchaouen. Campée à 600 mètres d'altitude, la cité est adossée contre deux montagnes pelées. Je croyais arriver dans une grande ville, mais celle-ci ressemble plus à un bourg pittoresque. Cette localité aux couleurs vives contraste avec la nudité de la montagne voisine. Flâner dans ses ruelles aux murs chaulés d'un blanc éblouissant tirant sur le bleu est pleinement enchanteur.
Sur la place Uta El Hamam (la place des pigeons) de nombreux cafés sont autant de lieux de rencontres. Les touristes sont ici en plus grand nombre, bien qu'à cette époque-ci de l'année cela reste tout à fait raisonnable.
Nous sommes dans la région du Rif et il ne faut pas oublier que le Maroc est le premier producteur de résine de cannabis au monde. Des jeunes marocains abordent inlassablement les touristes pour leur vendre haschich ou cannabis. Beaucoup d'étrangers ne visitent la région qu'en vue de consommer ces produits interdits. Je croise des regards hagards dans lesquels l'éclat de la jeunesse s'avère être entre parenthèse. Je préfère ne pas imaginer ce que doit devenir cet endroit en pleine saison touristique.
Je demeure cependant sous le charme de cette petite ville. Devant la Kasbah quelques hommes, assis sur un banc de pierres, vêtus la plupart d'une djellaba chaude munie d'une capuche, discutent sans se soucier du temps qui passe.
Soudain, tout proche, un vieil homme avance difficilement avec une canne. Epuisé, il s'assoit sur le bord du trottoir, mais aussità´t deux jeunes se lèvent, puis le soutenant par les bras, l'installent à leur table. Même si le vieil homme reste silencieux, sans prendre part à la discussion en cours, il semble se sentir bien. Cette scène illustre bien toute la grandeur de ce type de gestes simples, parfois presque insignifiants, mais tellement humains.
En quittant Chefchaouen, je n'ai pas encore vraiment choisi mon itinéraire. Soit je passe par Ouazzane, soit par un petite route de montagne. Au croisement de celle-ci j'ai du mal à obtenir des renseignements. Tout le monde me conseille pourtant d'aller par Ouazzane afin d'économiser mes efforts et non dans le but de me faire emprunter le parcours le plus intéressant. J'écoute les conseils puis, au bout d'un kilomètre retourne sur mes pas afin d'obéir à mon intuition. La montée s'avère ardue. La route est sur de nombreux kilomètres en travaux et se transforme en caillasses, terre et poussières.
Des femmes portent des branches sèches sur leur dos. Sans doute serviront-elles à allumer un four. D'autres, munies d'un bâton, perchées sur des oliviers, en font tomber les fruits.
Vient ensuite le village de Mokrisset, où un gendarme me contrà´le le passeport dans le but essentiel de faire un brin de causette. En me montrant du doigt un jeune de village, il m'explique, admiratif, que celui-ci est allé jusqu'à la frontière mauritanienne en mobylette. Nous discutons ensuite autour d'un thé.
Comme pour combler une lacune j'ai aujourd'hui mes deux premières crevaisons du voyage. Presque coup sur coup, l'une à la roue avant et l'autre arrière. Il est vrai qu'au milieu de cet amalgame de terre et cailloux se dissimulent de nombreuses épines et éclats de bouteilles de bières, car si les marocains prétendent ne boire que du thé, le bord des routes me démontre qu'il faut tout de même nuancer les propos de certains...
En fin de journée alors que je débute une observation plus minutieuse en vue d'un emplacement pour camper, un homme m'interpelle. Abdellah me demande où je vais ainsi. Puis rapidement me propose si je le souhaite de dormir dans un local en construction, cela, si le manque de confort ne me dérange pas. Ravi de l'offre, j'entre le vélo dans le local en question et retourne converser avec les quelques personnes présentes. Abdellah, m'invite alors à pénétrer dans le bâtiment voisin qui est en fait une huilerie lui appartenant.
Un homme s'approche aussità´t avec une assiette demi creuse contenant de l'huile d'olive de sa production qui sort à l'instant du pressoir. Chacun prend un morceau de pain puis le trempe dans l'assiette. Le résulat se révèle vraiment délicieux et visiblement je ne suis pas seul à le penser. Abdellah m'explique ensuite qu'il était fonctionnaire et a tout quitté pour créer cette huilerie afin de faire quelque chose qu'il aime. Les producteurs du coin viennent presser leur cueillette et Abdellah leur facture le travail au kilo d'olives pressées. Les gens repartent ensuite avec une huile des plus naturelles et des plus goà»teuse.
Je dors finalement dans une pièce où se trouvent une multitude de tapis et couvertures sur le sol qui me permettent de passer une excellente nuit. Au réveil, Ismail, employé qui dormait aussi dans la pièce, m'offre un thé et du pain en guise de petit déjeuner.
Après avoir rejoins la route qui mène de Ouazzane à Fès, j'aperà§ois un vieil homme qui remplit ses réserves d'eau dans un puit. Je discute un peu avec lui puis lui demande s'il accepte que je prenne une photo de la scène, ce qu'il m'autorise en souriant. Malheureusement, alors que j'attrape mon appareil, un homme d'une quarantaine d'année se met à crier : « il faut payer, il faut payer ... ». Son regard en dit long sur les pensées qui l'animent. En rangeant mon appareil sans réaliser le cliché désiré, je lui rétorque que cela n'est pas son affaire, mais qu'il n'y aura donc ni photo, ni argent...
Le comportement des enfants change, sur cet itinéraire. De toute part en tendant la main, des gamins crient à mon passage : « stylo, stylo... ». Je déplore alors le comportement de gens, étrangers généralement, qui croyant sans doute bien faire, donnent stylos par-ci, argent par-là , apprenant ainsi aux enfants à tendre la main. Les rapports sont dès lors faussés. Ces sollicitations m'énervent car je ne peux plus discuter sans qu'on me demande quelque chose. Je me dis qu'il vaudrait cent fois mieux payer la scolarité d'un enfant plutà´t que de lui donner directement argent, stylos ou bonbons...
A mon arrivée à Fès, lors de la dernière ascension, alors qu'en forà§ant sur mes pédales je réponds à un enfant que je n'ai pas de stylo, celui-ci me lance : « raciste !!! ». Je n'ai dès lors pour seule réponse qu'un regard attristé.
A peine arrivé à Fès, je suis harcelé par des gens qui veulent me mener dans une pension, un restaurant, un magasin... j'ai beau répondre poliment que je n'en ai pas besoin, certains insistent, me suivent, tentant d'entrer avant moi dans la pension choisie pour percevoir une commission. La situation se tend un peu, mais restant ferme, les personnes s'en vont enfin. A ce moment là j'ai peur pour la suite du parcours. Peur de me couper des gens, car dès que l'on m'aborde, je me « ferme » anticipant une arnaque. J'ai envie d'avoir des contacts désintéressés avec la population. J'ai envie que l'on me donne la chance de découvrir le peuple marocain, mais j'ai bien peur d'y passer à cà´té si les sollicitations se poursuivent de la sorte.
Peu après mon arrivée, je pars à la découverte de l'immense médina dans laquelle je me perds à plusieurs reprises, passant et repassant au même endroit tournant finalement en rond bien plus longtemps que prévu. A mes yeux, cela fait aussi le charme de la médina. Les rabatteurs me sollicitent, me donnant plutà´t l'envie de m'enfuir, mais je prends patience et poursuis ma découverte.
En quittant Fès, j'ai vraiment envie de rouler et fuir un peu cette agitation et ce harcèlement permanent. Je passe néanmoins à Meknès en me disant que la halte sera probablement de courte durée. Pourtant lorsque je pénètre dans la pension je réalise que personne ne m'a encore accosté. Je pars visiter la médina et là non plus les gens ne m'assaillent pas. Je me sens alors bien et détendu, comme si j'attendais cela depuis longtemps. Je demande une information à un vendeur qui me répond gentiment. Du coup, heureux d'être ici dans le calme, je m'assois à ses cà´tés et nous entamons une conversation durant laquelle je lui fais part de ma joie d'être aussi tranquille, et de mon bonheur de pouvoir enfin discuter paisiblement. Il me propose un thé et m'invite au moment du départ à revenir faire la causette avec lui demain. Ainsi je reste un jour de plus et je retrouve le même calme, le même respect... Là on m'explique comment on incruste les fils d'argent dans les bijoux ou dans les plats. Ici on me détaille le tissage, plus loin on m'offre un thé...
Je suis à présent pleinement heureux de découvrir ce Maroc que je cherchais tant. J'ai comme le sentiment d'avoir passé une frontière entre Fès et Meknès. J'ai l'impression de ne pas avoir à faire aux même gens, à la même culture... mystère du voyage. Peut-être est-ce moi tout simplement qui change et m'adapte peu à peu, pénétrant donc mieux dans le coeur de ce pays.
Quelques jours plus tard j'atteins Casablanca où je retrouve Leila rencontrée six ans plus tà´t au Brésil alors qu'elle voyageait sur son catamaran. A l'époque elle m'avait invité à naviguer dans la baie de Rio... moment magique et inoubliable!
Je laisse donc mon vélo au repos chez son frère Karim qui vit à Casablanca. Cela me permet d'aller au Brésil pendant quelques semaines partager les fêtes et les vacances avec mon amie avant de retrouver la terre africaine pour la suite de mon périple.