Pendant des années les pèlerins cheminant jusqu’à Compostelle ont foulé la rue devant ma maison gersoise de Saint-Antoine. Chaque chaussure résonnait sur la chaussée comme un appel insistant vers le large. Combien de fois me suis-je répété qu’à mon tour j’irai un jour « au bout du chemin ». Cependant, jusqu’à présent mes pérégrinations me conduisirent vers d’autres lieux, laissant ce projet pour une date ultérieure.
Devant cette fois-ci descendre vers l’Afrique à vélo, afin d’y longer le Niger puis le Nil, l’occasion est trop belle…Le chemin de Compostelle sera donc mon « prologue » vers les fleuves africains !
Présent mi septembre à un mariage d’amis près de Limoges, j’y harnache mon nouveau vélo de sacoches étanches et me dirige vers Le Puy en Velay afin d’y débuter mon parcours. La veille du départ, mes amis baptisent mon compagnon à deux roues de « Non Stop »…un sacré nom pour un vélo qui part sur les routes du monde !
Le roi de l’oiseau :
Tout juste arrivé au Puy en Velay, j’y effectue déjà une pause. Pendant quelques jours s’y déroule la grande fête médiévale du roi de l’oiseau. Dans les ruelles étroites du centre historique déambulent des gens costumés. Il s’agit là d’un véritable plongeon dans la période moyenâgeuse. Les forgerons sont à pied d’œuvre, martyrisant le fer rougi, entre le marteau et l’enclume. Les taverniers remplissent des verres d’Hypocras ou d’Hydromel qui se vident aussitôt. Sur des placettes, quelques musiciens au répertoire d’époque, prolongent le dépaysement. Quoi de mieux, pour débuter le chemin de Saint-Jacques de Compostelle que de se retrouver immergé dans cette ambiance, là même où en 951, l’évêque de Godescale fût le premier pèlerin de France ?
J’ai du mal à dissimuler une certaine excitation à l’idée de partir sur ce chemin chargé d’histoire, là où des millions de pèlerins m’ont précédé, ce dont il est bon de se souvenir afin de rester modeste face aux difficultés franchies.
Rapidement la chaussée monte sans transition vers les premières collines. Au premier point de vue, marcheurs et cyclistes s’arrêtent avec prétexte de réaliser une photo, mais les souffles courts de chacun en disent long sur l’opportunité de ce cliché.
« Non-stop », malgré son nom, fait ici sa première petite pause qui me laisse entrevoir un rythme de voyage augurant autre chose que la simple accumulation de kilomètres. C’est bien parti !!!
Le Puy médiéval est à présent bien derrière nous. Les sourires et la bonne humeur des marcheurs jalonnent mon chemin. Une atmosphère paisible et plaisante s’installe rapidement. Chacun est heureux de débuter et partage son allégresse.
De mes coups de pédales, je caresse les beaux paysages des monts du Velay environnants. Viennent ensuite les plateaux du Gévaudan suivi de celui de l’Aubrac qui laisse deviner les rigueurs de l’hiver.
J’ai toujours pensé que dans les endroits où les conditions climatiques sont les plus rudes, l’accueil est souvent des plus chaleureux. Un couple d’amis agenais me retrouve chez Vincent qui ce soir sera notre hôte. Ma théorie va en sortir renforcée. Je ne pars de l’endroit que le surlendemain après avoir passé un après-midi à ramasser des cèpes qui permettront à Vincent de nous faire partager ses talents de chef. Mes talents personnels se limiteront à une dégustation dont mes papilles se souviendront longtemps. Mon pèlerinage s’annoncerait-il plutôt culinaire ?
Pendant ce parcours mon regard a souvent été attiré par des paquets de cigarettes vides jetés sur le bord de la route. Un jour je me suis même occupé à les compter et quelle ne fût pas ma surprise en atteignant à la sortie d’Espalion sur la distance de 5 kilomètres le nombre de 65 paquets. A la sortie de Nogaro j’en compterai 34 sur 2 kilomètres et plus tard en Espagne, proche de Léon, 45 sur un seul kilomètres….s’il vous plait, n’en jetez plus !!!!
Les étapes s’enchaînent et contrairement à ce que j’avais prévu je passe la plupart de mes nuits dans des gîtes d’étapes où je rencontre des pèlerins aux horizons très variés. Cela est sans doute la grande richesse de ce chemin.
Le vélo m’a permis de côtoyer un grand éventail de personnes aux motivations totalement différentes.
Il y a ce pèlerin français qui chemine avec son âne. Sur la place de Lauzerte (82), alors que je le prends en photo, une femme lui lance : « bonne promenade » ! à laquelle il rétorque aussitôt sur un ton très ferme : « ce n’est pas une promenade, c’est un pèlerinage madame » ! Pas sûr que la gentille dame se hasarde plus tard à prodiguer ses voeux à un autre passant.
Il y a aussi Serge, un québécois très attachant, psychologue sportif dans son pays, mais compagnon de route fort apprécié sur le chemin. Toujours de bonne humeur, il écoute les gens se confier et comme il dit avec un large sourire: « sur ce chemin je ne cesse de dispenser des séances de psy gratuites ».
Une nuit, alors que je viens de manger, j’entre dans le dortoir où aussitôt un allemand me tend des boules Quies. Quelques secondes plus tard je comprends la démarche. Son compagnon de route ronfle tel une vraie locomotive. Au fur et à mesure que des gens entrent dans le dortoir, la distribution continue. L’homme en question doit sans doute dévaliser toutes les pharmacies du chemin en achetant leur stock de boules salvatrices.
Sur le chemin, on croise ceux qui prient, ceux qui pêchent, ceux qui se baladent, les poètes, les sportifs, ceux qui se désintoxiquent…bref on trouve les gens du monde.
En chemin, je passe en terrain connu dans mon village de Saint-Antoine (32). A chaque passage dans cette commune étroitement liée à l’histoire du chemin de Saint-Jacques, j’y trouve quelque chose de nouveau. Aujourd’hui je peux observer les travaux de rénovation de la rue centrale, valorisant ainsi un patrimoine au riche passé. La récente découverte accidentelle d’une fresque dans l’église du village alimente les conversations et fait le bonheur des passionnés.
Après une pause de quelques jours en famille, je poursuis ma route avec une hâte : passer la première frontière.
C’est peu après Saint-Jean Pied de Port que j’atteins l’Espagne et débute le camino francès. On trouve ici, beaucoup plus de marcheurs car d’une part plusieurs chemins viennent de se rencontrer et d’autre part de nombreux pèlerins du monde entier n’effectuent que la partie espagnole. Les auberges y sont plus grandes et meilleur marché qu’en France. Tous les soirs c’est un festival de langues, de cuisine, de mentalités : une vraie mosaïque humaine se dirigeant vers Compostelle.
On tombe progressivement dans une certaine monotonie au niveau du parcours dont le point culminant est la région de Burgos et de Léon. Le parcours y est désespérément plat et droit. Le chemin longe des routes bruyantes. Le mental des marcheurs est mis à rude épreuve. Puis vient, comme une délivrance, la ville d’Astorga, jumelée avec celle de Moissac dans le Tarn-et-Garonne. Désormais place à la variété des petits villages, à la beauté des paysages verdoyants et vallonnés de Galice et à l’excitation croissante liée à la proximité du bout du chemin.
Je trouve de plus en plus de cyclistes, espagnols, allemands, suisses, italiens, anglais…Sur le trajet on se retrouve dans des petits bars à manger quelques tapas, histoire de reprendre des forces pour les dernières ascensions
Finalement se présente la ville de Santiago, le bout du chemin pour des milliers de pèlerins (103000 en 2006 et déjà plus de 109000 en 2007). J’arrive comme tout le monde devant la cathédrale où j’ai une impression étrange, comme s’il manquait quelque chose. Serait-ce un vide qui s’installe brutalement ? J’observe autour de moi quelques pèlerins qui paraissent chercher de leur yeux je ne sais quoi…eux-mêmes le savent-ils vraiment? Mon voyage n’en est qu’à son début et j’en suis heureux, mais je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens qui après avoir vécu pendant ces quelques semaines en marge du monde dit « normal », vont s’y retrouver plongés impitoyablement dans les heures qui viennent. Sans doute s’en rendent-ils comptent et aimeraient-ils prolonger ce parcours ? Après avoir vécus de tels moments lors de mes précédents périples, je ne peux que comprendre leur sentiment.
Je suis donc heureux d’être au bout de ce chemin mais pas au bout du chemin.
Une des images marquante de l’arrivée à Compostelle est lors de la messe de bénédiction des pèlerins, le balancement de l’encensoir géant dont le but était de purifier l’atmosphère quelque peu malodorantes des premiers pèlerins…Je vais donc dans la cathédrale afin de voir cette image vue lors d’un reportage et qui semble assez impressionnante. Mais à la fin de l’office pas d’encensoir !
Je me renseigne aussitôt auprès d’une religieuse qui me conseille de prendre des informations à ce sujet auprès du service d’accueil des pèlerins. Je m’y rends de ce pas et perce le mystère de cette absence. En fait il faut que quelqu’un, individuel ou groupe, en fasse la demande et surtout s’acquitte de la somme de 240 euros…Je ne serai donc pas purifié par l’encens de la cathédrale de Compostelle.
Après quelques jours d’arrêt à Santiago, je vais donc poursuivre mon parcours plein sud et cela pour plusieurs mois.