Chronique n°2 : Enfin l'Afrique !

  • Sur le bord du Tage
    Sur le bord du Tage
  • Andalousie, terre de Taureaux
    Andalousie, terre de Taureaux
  • Devant le palais de l'archevêché à Séville
    Devant le palais de l'archevêché à Séville

Au terme de quelques jours passés à Saint-Jacques de Compostelle, j'ai beaucoup de mal à prendre une décision concernant la suite de mon itinéraire. Je souhaite descendre vers Gibraltar, mais je ne sais toujours pas si pour cela je vais rouler sur les terres portugaises ou demeurer en territoire espagnol. Je quitte cependant la ville en direction du sud puis me retrouve rapidement à la frontière lusitanienne, comme si « Non Stop », mon vélo, avait choisit pour moi. L'occasion donc de retrouver un pays où mon dernier passage remonte à 1994.

De la frontière à la vallée du Douro, je ressens une certaine déception en raison d'images, de souvenirs que je ne retrouve plus. J'ai envie de recouvrer un Portugal authentique qui paraît avoir disparu. Les constructions de maisons se multiplient et je croise des voitures de luxe en grand nombre me disant que décidemment l'Homme aime apparence et consommation, qui le conduisent vers une uniformisation de la société alors que la grande richesse du monde est justement sa diversité. Voyant cela, j'opte pour les montagnes de la région de Beira Alta en évitant de passer dans les grandes villes où la surconsommation doit sans doute être de mise.

Néanmoins, la déception des premières heures se dissipe peu à peu pour faire place à une satisfaction intérieure croissante. Le long de la vallée du Douro, je suis heureux de voir de part et d'autre des terrasses qui semblent s'agripper aux collines comme si elles faisaient de la résistance. Je suis ravi à la pensée que le modernisme ne parvient pas à anéantir certaines pratiques traditionnelles. Ici l'homme cultive depuis de très longues décennies une vigne produisant le fameux vin de Porto. On y trouve toujours la même application pour un produit de qualité.
Dans ces amphithéâtres imposants les vignes, embrassées par les rayons de soleil d'automne, paraissent s'enflammer. L'homme a incliné les terrassements pour que les raisins reçoivent toute la chaleur, nécessaire.

Alors que des vols d'oiseaux migrateurs suivent le lit du Douro, portés par des courants d'air favorables, je me laisse pousser par une légère brise bienfaitrice.

Dans la région de Beira Alta, aux portes d'un petit village de montagne, une vieille femme, dont le corps voûté témoigne d'une vie de durs labeurs, vend de magnifiques fruits mûris par un soleil généreux. J'ai à peine posé mon vélo pour récupérer de la dernière ascension, qu'elle vient m'offrir quelques grosses prunes juteuses et savoureuses. Ma gourmandise me pousse à lui en acheter quelques-unes car elles doivent bien contenir quelques vitamines dont j'ai besoin. Puis, au moment de partir, elle me tend un nouveau petit sac de fruits, afin me dit-elle, de franchir plus facilement les prochaines montées. Cette rencontre avec cette dame sympathique me réconcilie avec un Portugal que je croyais disparu. Elle est sans aucun doute le rayon de soleil de cette journée venant me réchauffer le cour.

Les ascensions sur des routes étroites et sinueuses sont plutôt raides. Au fil des montées les températures baissent. Un vent glacial me fait alors regretter d'avoir délaissé trop hâtivement les équipements chauds, anticipant prématurément sur ma future épopée africaine. Sur les hauteurs, les vignes ont fait place à des pierres de toutes tailles, allant de la simple rocaille au gros rocher immobile et dominateur. Le paysage, à l'instar du climat qui y règne, devient plus « rude ».
Ce soir dans un petit bar de Trancoso, Amérigo m'offre un porto, argumentant fièrement que je ne peux partir d'ici sans y avoir goûté.
Mes dernières heures au Portugal, sont accompagnées d'un vent froid qui brosse les pierres et semble prendre un malin plaisir à se heurter aux sacoches de mon vélo.

Côté espagnol, la bienvenue m'est souhaitée par une grosse cylindrée qui, alors que la route se rétrécit, m'effleure en klaxonnant, sans ralentir, et ce, malgré la présence de deux poids lourds qui arrivent en face. Sans doute ce chauffard est-il en retard à un rendez-vous, comme quoi la puissance d'un véhicule n'est pas synonyme de gain de temps. Avec « Non Stop » mon vélo, nous ne sommes jamais en retard.

Un motif de satisfaction vient dès lors de l'ambiance qui règne dans les bars espagnols. J'aime ces conversations autour de bières et de tapas. On y parle du temps, de politique, de football.bref, on passe le temps, on échange, on ne s'isole pas. Le rôle social du bar de village est bien maintenu.

Peu avant la province d'Extremaduro, une longue descente me donne enfin l'impression de gagner plusieurs degrés par centaine de mètres accomplis. Je m'arrête le long du Tage observer au loin des oiseaux migrateurs que je ne parviens malheureusement pas à identifier. Ils luttent contre un vent puissant. Le duel semble terrible et sans pitié. Je suis des yeux un participant à cette bataille qui, distancé, tente désespérément de revenir sur les siens, les voyant pourtant s'éloigner petit à petit. J'imagine son accablement et l'angoisse qui doit l'envahir à ce moment.

Dans la splendide ville de Cacérés, je ne ressens tout de même pas la même émotion que treize ans plus tôt, lors de mon tour d'Europe. Plus loin, je croise Antonio, pèlerin depuis plus d'un an et demi. Il m'explique qu'à un an, sa fille a dû subir une opération du cour. A ce moment, il a fait la promesse de se rendre à pied, à Rome, Jérusalem puis Santiago de Compostelle en cas de réussite. L'opération ayant été un succès, le voilà parti. Il en est à présent à sa dernière ligne droite puisque dans quelques semaines il sera à Compostelle, dernier point de son long pèlerinage.

A mon arrivée à Mérida les vestiges architecturaux de l'époque romaine me surprennent de part leur importance. Je suis interpellé puis invité par un groupe de joyeux cyclotouristes qui viennent de terminer leur sortie dominicale. Ils me proposent de partager avec eux un bon vin avec du jambon ibérique.un vrai délice. Le découpage du jambon, plaisantent-ils incombe toujours au dernier arrivé.

Séville me séduit ensuite de par sa splendeur. La capitale andalouse située au beau milieu de la plaine fertile du Guadalquivir fût le point de départ du célèbre conquistador Christophe Colomb. La cité est ainsi fière de parvenir à allier avec brio son passé au modernisme. Chaque bâtiment donne sa propre touche à un riche ensemble. La cathédrale, conciliant les styles gothique et Renaissance, classée " Patrimoine de l'Humanité " par l'Unesco, est construite sur l'emplacement de la Grande Mosquée dont elle a conservé le minaret. A la fois imposante et raffinée elle n'est qu'une goutte d'eau dans un océan de beautés. Je flâne au hasard des rues faisant une belle découverte à chaque coin.
Sur la place Virgen de los Reyes, j'admire la façade du Palais de l'Archevêché avec ses couleurs, sang de taureau et ocre pâle, vraiment caractéristiques des constructions baroques sévillanes.
Puis je me dirige vers le véritable poumon vert de la ville, le parc de Maria Luisa et sa plaza de Espana décorée d'une multitude d'azulejos représentant les provinces et villes d'Espagne.
C'est à l'occasion de l'exposition universelle de 1929 que les principaux bâtiments du parc furent édifiés. D'un diamètre de 200m, cet hémicycle se compose d'une succession de parements d'azulejos qui représentent chacun une ville ou province d'Espagne.

En poursuivant vers Gibraltar, je traverse des zones boisées de chênes lièges. Puis tout à coup surgit le fameux rocher, couvert d'un gros nuage, comme pour signaler qu'ici nous sommes en territoire britannique. J'en fais un tour rapide, mais ne parviens pas à prendre du recul par rapport à cette anomalie de l'histoire. Je trouve l'endroit artificiel et décide de partir comme j'y suis venu.

Je fonce donc vers Algéciras où je vais prendre un ferry pour le continent africain. Là aussi, je vais me trouver dans une autre anomalie de l'histoire puisque j'arrive à Ceuta, enclave espagnole sur le littoral marocain. Ces derniers jours la visite du roi d'Espagne dans les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Mélilla, a provoqué des vagues de protestations au Maroc de la part de manifestants qui revendiquent ces deux villes. A ce moment là, je suis en Afrique sans y être totalement. Cette injustice sera rectifiée le lendemain matin, moment où les douaniers me souhaitent la bienvenue au Maroc.

Le premier individu croisé sur le sol marocain est un cycliste japonais, qui termine la partie africaine de son périple. Kouro, en route depuis trois années, va donc dorénavant s'attaquer à l'Europe.

Pour ma part je roule enfin à la rencontre de ce continent africain où sans nul doute je ne suis pas au bout de mes surprises, ce qui fait tout l'intérêt de ce parcours. J'avance les yeux grands ouverts comme pour emmagasiner plus d'images, à l'affût du moindre détail.
A peine arrivée à Tétouan, ville qui domine la vallée de l'oued Martil, un motard s'approche et me souhaite la bienvenue. Puis se propose de me guider vers la Médina où je peux trouver une pension bon marché.etc.etc.
Je suis donc Hicham, qui me glisse inlassablement, mon ami par-ci, mon ami par-là. La pension en question est idéalement placée. J'y laisse mon vélo et je pars à la découverte de la médina dont l'enchevêtrement des ruelles en fait un véritable labyrinthe notamment dans le mellah, l'ancien quartier juif. Les ruelles grouillent de vie, les tailleurs en grand nombre sont concentrés sur leur labeur. D'un côté on trouve les ébénistes, de l'autre les tanneurs, on ne cesse de se voir proposé des affaires et si on s'esquive le vendeur nous lance alors : « viens voir, juste pour le plaisir des yeux ». Je bois une quantité phénoménale de thé à la menthe, le fameux « whisky berbère ».
Je suis sous le charme de toute cette affluence de produits, tels que tapis, poteries, bijouteries.autant d'ouvres d'art. Les odeurs m'envoûtent, les sollicitations m'épuisent. Toutefois je dois encore prendre mes repères pour profiter au maximum des rencontres sans tomber dans la multitude de pièges à touristes.